Lorsque qu'on fabrique un film, lorsque qu'il prend enfin vie, c'est un acte d'amour. Ça ne peut pas être autre chose. Et le cinéma, ça ne devrait être touché que par des mains précieuses; on sait d'où il vient, on ne sait pas bien où il va.  Il y a des films, ils sont rares, qui peuvent en témoigner. L'un d'eux s'appelle O Sangue, Le Sang.

Il a été tourné au Portugal, il y a 20 ans, par un cinéaste qui n'en avait pas 30. Le premier film de Pedro Costa renaît aujourd'hui grâce à une ressortie en salles et en DVD, dans une version restaurée, immaculée, alors que le réalisateur connaît une reconnaissance internationale (il y a peu la Tate Modern de Londres lui consacrait une rétrospective). En parallèle, un livre collectif de plus de 300 pages intitulé Cem mil Cigarros raconte son travail. Ce n'est pas facile de revenir sur Sang et sur cette fin des années 80. Il est impossible d'oublier ce que Pedro Costa nous a offert depuis et ce jusqu'à Ne Change Rien. Le Sang est un premier film qui fait preuve du trauma de son expérience initiatique – forcément ; un accouchement douloureux né d'une production entre amis (Trópico Films), d'un noir et blanc admirable (signé Martin Schäfer) et d’une cinéphilie que Costa abandonnera, lentement, au cours d’un des développements artistiques les plus complexes de notre époque.

La Sang débute dans l'obscurité avec une première séquence - véritable défi - où Vicente (Pedro Hestnes) est giflé par son père dans un champ/contre-champ violent.

Vicente a 17 ans, une petite amie de son âge, Clara (Inês de Medeiros) et un frère Nino (Nuno Ferreira), âgé de 10 ans. Nous sommes quelque part près du Tage. Dans un paysage noir comme la nuit. Entre Noël et le Nouvel An. Viendront bientôt des loups hurlant, des maisons hantées. Et une malédiction…

Nous pourrions parler du choc entre passé et présent, de la lutte entre bien et mal, de l'enfance perdue... Garder tout ceci en tête et ne pas oublier que ce film peuplé d'enfants est aussi peuplé de rêves, ceux de Nino et ceux des autres enfants. Des rêves qui passent aux cauchemars, en une transformation d'ailleurs presque jamais perceptible. La nature du mystère ne nous sera jamais donné gratuitement.

Dans un film où il y a ni vrai père (quelqu’un qui sauve) ni de vraie mère, ce qui se trame et – admettons-le – ce qui créé le mystère, c'est l'idée d’une rupture entre générations figurée par un parricide. Mais quel père est celui que l'on tue ou que l'on cherche à tuer ?

Peut-être est-ce « celui qui n'a d'autre nom que celui de Père », comme le note João Bénard da Costa dans un commentaire passionné inclut dans le DVD : « Ce père que Vicente regarde pour la dernière fois dans la première séquence du film. » Après, c’est l'abandon. Entourés par des adultes sinistres, usuriers venant  du quartier bourgois des Avenidas novas [quartier moderne et centre d'affaire de Lisbonne construit dans les années 50], menacés par la mort, Vicente, Clara et Nino vivent dans un royaume où règnent l'enfance et le secret, le désir d'histoires nocturnes et effrayantes, des secrets derrière la porte, des pactes diaboliques passés dans des caves obscures où restent entassées de vieilles décorations de Noël.

Ce royaume-là n'a qu'un nom – le cinéma – et il ne peut se dérouler qu'entre le crépuscule et l'aube. Entre une gifle et une fugue. Dans le crépuscule de la première séquence, la condition d'orphelin – et Le Sang, au fond, ne parle pas d'autre chose – est une condition imposée. Seulement, dans l'aube de l'ultime séquence, cette condition d'orphelin s'est transfigurée. C'est une condition choisie. Celui qui l'a choisie c'est Nino. Nous supposons alors que Vicente et Clara sont morts. Ils sont morts par le cinéma, peut-être parce qu'ils l'ont aimé avec une intensité et une délicatesse excessives. Et Nino ? Leur a-t-il survécut ?

Finalement, on ne peut penser qu'à cette phrase, dite par Nino : «je vais à la maison».

Le Sang est le film qui nous dit qu'il est impossible d'obtenir une chose que nous ne désirons pas sincèrement et plus que tout au monde. C'est le film d'un sacrifice : après une grande rencontre, ne peut suivre qu'un abandon. Il y a des moments où il est nécessaire de tout laisser et de ne plus jamais regarder en arrière. Dans ce processus irréversible, il y a ceux qui finissent emportés par la rivière et ceux qui s'élèvent à contre-courant, détruisant tous les sortilèges. Il y a ceux qui sombrent dans l'eau et ceux qui flottent dans une barque. Dans une conversation avec l'inconnu. L'aventure commençait là.




Francisco Ferreira


Traduit du portugais par Daniel Dos Santos.

Merci à Valentina Novati.

LES AMANTS DE LA NUIT

O SANGUE de Pedro Costa