Quel sens accorder au terme « noir », passé le 19ème Courmayeur Noir In Festival, brassant documentaires et fictions sous cette unique égide ? La figure du détective et son alter-ego, la femme fatale, ne se retrouvent guère dans la programmation, quand ils ne sont pas littéralement absents de documentaires comme Mobsters Without Borders [bande annonce] ou Welcome to Tijuana. Ceux-ci proposent plutôt, à leur façon, une définition différente du Noir, nouvelle teinte à la couleur qui se confirmera tout au long des fictions.

En Italie, les romans policiers, genre assez proche du film noir, sont caractérisés par une autre couleur : Jaune. Jaune comme les couvertures de la célèbre série mondadori de littérature policière. Et le Festival de Courmayeur, qui est aussi un festival de littérature, d’arborer un logo jaune et noir, représentant un bonhomme en imper dans une fenêtre aux proportions de livre. Très bien. Comment, alors, justifier la présence de films tels que Jennifer’s Body ou Zombieland, plus proches de l’horreur ou du fantastique ?

Dans le documentaire sur l’infiltration de la Mafia dans la société italienne, un médecin, intègre et haut placé, explique : « Certains des médecins les plus importants sont des fils de mafiosi. Evidemment, il faudrait pouvoir tous les virer, cela simplifierait le problème. Mais on ne peut pas. » C’est le problème qu’avait soulevé le cinéma, il y a déjà deux ans, avec Zodiac, de Fincher, qui prenait le temps de démontrer au spectateur l’impuissance de l’homme confronté à la fois à son désir de pragmatisme et à la nécessité d’obéir à la justice. C’est surtout le dilemme qui semble tarauder les films programmés au festival : Courmayeur 2009 relance, comme si elle n’avait jamais été résolue, la question de la légitimité de la Loi du Talion, du désir et de la répulsion que l’on éprouve pour elle. Hypothèse confirmée par Welcome to Tijuana, où un chef de police se vante d’avoir viré 360 officiers corrompus lors de son accession au pouvoir, avant d’annoncer calmement que les meurtres entre brigands l’arrangent bien. En tant qu’individu, il s’en réjouit : le cartel se dévore de lui-même, à coups de guerres intestines. En tant que policier, il sait aussi que ces meurtres restent des crimes.

Venons-en aux fictions croisées ici : le plaisir qu’elles procurent est lié à l’assouvissement d’une vengeance séduisante, car efficace. C’est à sa toute fin que Demain, dès l’aube, de Denis Dercourt, illustre la Loi du Talion dans son inquiétante splendeur. Pour laver l’affront porté à son régiment, un chirurgien de jeu de rôles empoisonne la mère des deux héros, Vincent Perez et Jérémie Rénier. Un duel au pistolet est prévu. L’empoisonneur rate son coup : c’est à Rénier de tirer. Il pourrait refuser, une espèce de morale serait sauve et lui, déclaré vainqueur. Mais non : tu m’as tiré dessus, je te tire dessus. Arrive Perez, qui s’empare in extremis de l’arme que tient son frère. Et lui, va-t-il tirer ? …Oui. Ou plutôt, pour s’en tenir au ton du film : bien-sûr, pourquoi pas ? No comment, comme le disent si bien les jeunes acteurs d’Harry Brown, film anglais dans lequel Michael Caine, témoin désabusé de son temps (cf. The Dark Knight) abat de sang-froid une dizaine d’individus coupables de différents crimes. C’est mal résumé. Reprenons : Harry Brown, film anglais dans lequel un vigilante des années 70 (cf. Get Carter) retrouve goût à la peine de mort pour venger le passage à tabac de son meilleur ami, avant de finir seul, malheureux – et baigné de lumière. Que le film de Daniel Barber soit malsain ou maladroit n’est pas vraiment ce qui importe ici : ce qui importe, c’est que l’un des clous de ce festival Noir soit un film de vigilante dans lequel, à aucun moment, la valeur d’une croisade morale n’est explicitement remise en question.

Le Festival de Courmayeur propose pour l’heure une nouvelle définition du Noir, qui ne repose plus sur le costume de Bogart ou quelques notes de trompette façon Miles pour faire patienter le public dans la salle. Le Noir, c’est la Loi du Talion. Il n’y a qu’à regarder le reste de la programmation. Talion féministe, Jennifer’s Body : une jeune fille massacrée par des garçons revient, possédée par un démon, et les bute l’un après l’autre. Talion comique, Zombieland : des zombies entreprennent de bouffer les humains, et se font buter l’un après l’autre. Talion asiatique, Shinjuku Incident [bande d’annonce] : des Chinois immigrés au Japon apprennent à ravaler la colère qui les pousserait à répondre aux provocations des autochtones. Et puis Vengeance, le magnifique Johnnie To, au titre explicite : lumineux.

Après le 11-Septembre, plutôt que de produire un cinéma vindicatif, Hollywood a eu l’intelligence de proposer des films qui questionnaient le rapport au désir de vengeance. Ce fut le cas des nouveaux Batman de Chris Nolan (Batman Begins, The Dark Knight), de Munich, de Steven Spielberg, des nouveaux James Bond (Casino Royale, Quantum of Solace) ou encore des films de Clint Eastwood (L’Echange, Gran Torino), toujours engagé dans sa longue entreprise de déculpabilisation de l’idéologie douteuse propre à ses films de vigilante des années 70. Il devenait rare que la mort de l’opposant dans les films américains ne fasse pas question. Cela pour une raison simple : le pays menait une guerre de vengeance en Irak et en Afghanistan, et Hollywood s’y opposait. A Vif, film de vigilante signé Neil Jordan sorti en 2006, avait justement fait scandale, mais s’inscrivait toujours dans cette tension entre désir de vengeance et désir de justice. Les meilleurs films de la sélection de Courmayeur sont ceux où la vengeance n’est qu’un objet de cinéma façon Kill Bill, et non plus un sujet manichéen de réflexion morale : Jennifer’s Body, Vengeance.

On n’a passé qu’un tunnel, mais on est bien arrivé sur la terre de Sergio Leone, des cow-boys et des mafias, de la justice faite soi-même. La sélection repose largement sur un questionnement, de plus en plus subtil au fur et à mesure qu’avance la semaine, sur la justice. Le premier documentaire, Mobsters Without Borders, annonçait la couleur : la tête du pays et corrompue. Pas étonnant de constater que le festival repose sur des films qui doutent des instances judiciaires officielles : voilà qui est encore plus effrayant que Megan Fox en train de vomir du goudron, accroupie devant un frigo… Si on ignore ça, on risque de passer les derniers jours au festival à ruminer les interrogations bizarres que voudrait susciter la programmation. Faut-il tuer les tueurs ? Peut-on se permettre de prendre du plaisir à incarner les tueurs de Columbine ? Doit-on se faire justice soi-même ? A Courmayeur, la conscience au grand air (si l’on sait esquiver les cigaretteux), mieux vaut s’intéresser à la variété des images qui font du Noir un genre encore vivant, plutôt qu’aux idées fixes (la Justice) évoquant plutôt l’obsession des esprits vieillissants.



Camille Brunel

NOIR IN FESTIVAL

COURMAYEUR, 2009

Site officiel du CNFFhttp://www.noirfest.com/ENG/home.asphttp://livepage.apple.com/shapeimage_1_link_0

RENCONTRES À L’HÔTEL GRAND BAITA

DIABLO CODY

MÉLANIE LYNSKEY

© CB

Get Carter, La Loi du Milieu de Mike Hodges 1971