Combien d’interviews avez-vous données avant celle-ci ?
Aujourd'hui une vingtaine. Dans ma carrière, des milliers. Pour chaque film, il faut voyager de ville en ville et y rencontrer quelque chose comme 15 journalistes, et c’est comme ça tout le temps. On passe plus de temps à vendre un film qu’à l’écrire. Est-ce que les gens ont vu Jennifer’s Body à Paris ?
Oui, c’est un succès en France.
Pas en Amérique.
Comment expliqueriez-vous que ça marche en Europe plutôt qu’aux USA ?
Il s'agit d'un film noir, bizarre et assez difficile. Les Américains n’aiment pas ça, ils aiment les films simples avec des bons et des méchants, du sang et du gore.
Je pensais qu’ils avaient changé avec le Grindhouse de Tarantino.
Mais Grindhouse n’a pas marché aux USA, hélas ! Il s'agissait pourtant d'un projet fabuleux. Tarantino est le maître. C’est mon réalisateur préféré.
Il a crée de magnifiques personnages féminins.
Chez lui, les femmes ont les meilleures répliques.
Pourquoi écrire des films commerciaux ?
La plupart des gens travaillent dur pendant longtemps pour devenir scénaristes. Quant à moi, j'ai eu de la chance. J’étais journaliste et écrivain, et par une série d’étranges coïncidences, j'ai réussi à rencontrer les bonnes personnes et j’ai été encouragée à écrire des scénarios. J’ai écrit Juno, qui est devenu le succès que vous savez. J’aurais pu faire quelque chose d’underground, et ç’aurait été plus facile, j’aurais eu plus de libertés créatives. Mais si on a la chance de montrer des choses à un grand public, il faut en profiter. Donc, j’ai pensé, continuons d’écrire des choses commerciales, si ça plaît, tant mieux, et si ça marche pas, je veux bien être ridicule.
C’est comment d’être une femme scénariste, aujourd’hui ?
Le cinéma demeure un milieu plutôt masculin. C’est pire en ce qui concerne les réalisateurs que les scénaristes. Il y a de plus en plus de femmes scénaristes. L’année où j’ai été nominée à l’Oscar, il y avait au moins quatre scénaristes qui étaient des femmes nominées à mes côtés. C’est énorme, je crois qu’il y avait presque plus de femmes que d’hommes. Mais les réalisateurs… C’est affreux, aucune femme n’est autorisée à réaliser des films. Je ne sais pas pourquoi. En gros, il y a Sofia Coppola, Kathryn Bigelow, Catherine Hardwicke. C’est dommage, parce que j’ai envie qu’il y ait un Martin Scorsese femme, ou un Paul Thomas Anderson femme.
Vous avez dit ce midi que vous aviez envie de réaliser, un jour.
En ce moment, je me sens plutôt écrivain. Je réaliserai peut-être quelque chose un jour, mais je ne serai pas Scorsese, je n’ai pas cet esprit de cinéaste, je m’intéresse plus au scénario qu’à quoi que ce soit d’autre.
Comment s'est passé l'écriture de Jennifer’s Body ?
J'ai d’abord écrit une nouvelle. C'était juste après Juno. Je m’ennuyais, et j’ai commencé à écrire de la prose – vous savez, des contes, des romans, stuff like that. Sans forcement songer à une publication. C'était une manière de me remettre au travail. Ensuite, je me suis dit que cela aurait pu faire un beau film
Qu’est-ce qu’il y avait dans cette nouvelle ?
C’était sur Jennifer et Needy, elles étaient déjà là. Mais Jennifer sortait avec un policier qui l’approvisionnait en corps pour manger.
Il n’y avait pas les hommes avec le croissant de lune.
Non. Ils n’y étaient pas. C’était différent, l’intrigue a beaucoup évolué pendant le processus d’écriture. Vous savez, quand on écrit un film, on reçoit beaucoup d’opinions des studios, des acteurs, et tout change.
Vos idées sont très crues. Il y a notamment le fait qu’elle mange les hommes : un tel sous-texte sexuel a-t-il posé problème du côté des studios ?
Vous savez comment marche le système de censure aux USA ? Rating R signifie que personne de moins de 18 ans ne peut voir un film. Twilight, c’est «PG»; Parental Guidance Suggested, on suggére la présence d'un adulte, mais n’importe qui peut y aller. Jennifer’s Body, c’est «R», restricted : on doit avoir plus de 17 ans. Les studios ne veulent pas que tu écrives un film avec des gros mots et du sexe car il sera classé «R» et dès lors l’audience sera réduite. Et je pense que si Twilight était sorti avant Jennifer’s Body, ils m’auraient tout fait changer des éléments du scénario de manière à obtenir un classement tout public. Il y a eu quelques débats à ce sujet. Il y avait eu le même problème avec Juno.
Quelle était la censure pour Juno ?
Juno est un PG-13, ce qui signifie qu’il faut avoir 13 ans.
C'est à cause du mot «fuck» ?
Oui. Mais c'est moins le mot que son usage. Vous pouvez dire « fuck » comme dans : « oh, fuck ! » ; en revanche si vous écrivez « I fuck someone », le film sera classé «R.»
Vous auriez changé Jennifer’s Body ?
Si c'était nécessaire, oui. Mais on n’a rien changé. Je l’aime comme il est. Le film aurait rapporté plus d’argent aux USA, si ça avait été un peu plus comme Twilight. Pour en revenir aux studios, peut-être qu’ils n’ont tout simplement pas compris le sous-texte sexuel… certaines allusions ont dû leur passer au-dessus de la tête, et ils ont choisi de n’y voir qu’un gros film d’horreur avec Megan Fox, qui est très chaude, pour que les garçons aillent voir le film. C’est ce qu’ils n’arrêtaient pas de répéter : on veut que les garçons aillent voir le film. Même si c’est un film pour les filles, selon moi.
Qu’est-ce qui a changé du scénario au film ?
La réalisatrice a amélioré le scénario. J’étais intéressée par ses idées, je ne voulais pas de quelqu’un qui ne ferait que ce que je voulais. C’est son film, bien plus que le mien. Et j’aime ce qu’elle a fait, j’aime son style. Elle m’a montré beaucoup d’œuvres d’art avant la production, des dessins et des peintures, qui lui semblaient représenter ce à quoi le film devrait finir par ressembler.
C’était quoi, ces dessins ?
Des trucs assez flippants ! Il y avait une peinture japonaise représentant une fille au milieu d’un champ, en train de manger un animal avec ses mains nues. J’ai pensé : c’est parfait.
C’est l’un des meilleurs plans du film, quand elle boit le sang avec ses deux mains dans le corps du gothique.
C’est de là que ça venait.
Quelle a été votre relation avec Megan Fox ?
Megan Fox est une excellente actrice, et je crois que les gens n’ont pas encore vu tout ce qu’elle sait faire. Elle est bien plus talentueuse que les gens l’imaginent. Mais en tant qu’individu, elle reste un mystère total. Je la connais à peine, et pour moi, c’est comme un personnage de cartoon. Elle est tellement sexy ! Je ne m’identifie pas vraiment à elle. [Diablo Cody a tout-de-même été strip-teaseuse professionnelle]
Puisez-vous votre inspiration dans les contes, avec cette référence à Blanche-Neige, à un moment donné… ?
Karyn avait cette obsession des contes de fées. Elle n’arrêtait pas de parler des contes, disant qu’elle voulait que le film ressemble à un conte de Grimm, à un classique. A un conte de fées européen, quoi.
[Elle porte le bonhomme en pain d’épice de Shrek tatoué sur l’avant-bras] Et vous avez ça, même si ce n’est pas Grimm.
Non, c’est vrai ! [Elle recouvre le tatouage avec sa manche.] Megan a compris le lien avec Blanche-Neige, je crois. On en a parlé assez souvent.
Que feriez-vous si vous étiez réalisatrice et que vous n’aviez aucune limitation de budget ?
Je ferais toujours quelque chose d’assez petit et de personnel, avec des gens qui parlent, sans effets spéciaux. Famille dysfonctionnelle, tout ça… Vous savez.
Vous voulez attendre un moment précis pour le faire ou vous allez attendre que cela vous vienne ?
Je dois trouver le bon sujet. Je me dis que quand je ne trouverai plus de réalisateurs, je le ferai moi-même.
Propos recueillis et traduits de l’anglais par Camille Brunel le 8 décembre 2009 à Courmayeur


