Pourquoi avoir choisi de réaliser cette relecture des Bas-Fonds d’Akira Kurosawa (High & Low, 1963), au-delà de l’accès aux moyens techniques que vous permettait l’école de cinéma de Tokyo Gedai ?

On m’avait demandé de créer une œuvre qui devait porter sur un ancien quartier notoire de bordels, dans Yokohama, Koganecho. Ce fut par hasard qu’un des anciens résidents m’informa qu’Akira Kurosawa avait souhaité y réaliser la scène des quartiers miteux pour son film Les Bas-Fonds. Il dut y renoncer, c’était trop dangereux, et se résoudre à tourner la séquence en studio. Depuis, le quartier a été assaini, mais l’histoire, les expériences contenues dans ces rues restent dans la mémoire des anciens. HEAVENHELL tente de recréer cette séquence de film en la retournant, en tant que geste de réappropriation, pour les citoyens, d’une rue longtemps inaccessible, y compris pour Kurosawa. Mon installation est projetée dans un de ces anciens bordels sur la rue même où Kurosawa devait tourner. Le lieu joue un rôle déterminant.

 

Vos jeunes figurants Japonais étaient-ils familiers du film, ou de Kurosawa ?

Certains avaient entendu parler du film, aucun ne l’avait vu. La plupart d’entre eux connaissaient Akira Kurosawa.

 

Était-ce votre première installation multi-écrans ? Pourquoi le choix du noir & blanc ?

Oui, c’était la première fois que je travaillais avec plus d’un écran. Je souhaitais bien sûr tourner en noir & blanc afin d'imiter le film original. J’ai réalisé en premier lieu un "remake", en respectant l’époque, les costumes, les décors. Puis nous avons créé une version contemporaine en reproduisant les mêmes mouvements de caméra, avec les mêmes figurants et les mêmes gestes. Ceci afin de dupliquer. Dupliquer devient un acte d’archivage. Les archives servent à titre de documents d’une histoire, celle qui appartient à cette communauté, l’histoire d’une rue qui lui était autrefois interdite.

 

Vous dites rendre cette rue à la communauté, mais vos figurants ne ressemblent guère aux personnages de Kurosawa. Les vôtres sont bien davantage dans la pose, l’artifice, l’attitude.


Rencontre avec Chris Chong Chan Fui

 

HEAVENHELL, Fantômes de Kurosawa

Les Bas-Fonds est un film noir, policier, désespéré, mais si vous regardez la séquence reconstituée dans HEAVENHELL, vous verrez qu’il l’a traitée de façon plus stylisée, théâtrale. Les mouvements de caméra ne correspondent pas à ceux des autres scènes, dans les bars, avec les policiers. La théâtralité de la séquence tournée à Koganecho révèle une sorte de mysticisme et peut-être est-ce ainsi que Kurosawa l’imaginait.


C’est votre troisième collaboration avec Yasuhiro Morinaga, qui a fait le son et la musique. Cette fois, il pose une atmosphère plus industrielle, presque trop lynchéenne, qui tient à souligner le sérieux de l’entreprise, le respect de la chose. Conceviez –vous la séquence ainsi ?

HEAVENHELL est une projection suspense, et un projet sur l’horreur. L’atmosphère se doit d’être inquiétante et contenir un sens du drame semblable à celui de l’époque. Dans notre version remake traditionnel, les sons s’appuyaient sur un montage qui évoquait la bande originale du film des années 60 tandis que le versant contemporain jouait sur les mixages électroniques, de ronronnements mécaniques omniprésents des paysages sonores d’aujourd’hui, ceux qui composent l’arrière fond de nos sociétés.

 

Pourquoi, alors que l’artifice ne cherche pas à se dissimuler, interrompre la fiction avec le passage de la scripte qui entre dans le plan et traverse le champ, dans chacun des plans de fins ?

Il était indispensable de montrer que l’acte de tourner et de re-tourner définissait ce projet, et pas simplement l’ambiance sonore et celles des images.

 

Comment cette installation s’est-elle retrouvée dans le festival CREAM, et pourquoi aviez-vous cette chance d’avoir un espace isolé ? Le site sert l’œuvre à merveille.

HEAVENHELL était une commande de l’ONP Koganecho Management Area, et CREAM les avait contacté afin de pouvoir présenter la pièce. Le mandat, la mission de cette ONP tient à soutenir le quartier de Koganecho, raison pour laquelle j’étais tout d’abord invité. C’est une œuvre in situ, ancré dans ce quartier et son histoire qui l’a rendu célèbre.



Recueilli par Stephen Sarrazin à Tokyo, novembre 2009

Chris Chong Chan Fui, artiste et cinéaste Malaisien, auteur d’un court-métrage remarquable, BLOCKB, et de Karaoke, montré à la Quinzaine des Réalisateurs en 2009, fait partie de cette génération de créateurs à suivre émergeant de l’Asie du Sud-Est. CCCF, qui a fait ses études au Canada, créait dans le cadre du festival CREAM l’une des rares œuvres à accomplir une intention mal formulée par cet événement, celle de réfléchir à la complicité, et aux différends, des supports contemporains de l’image. HEAVENHELL, comme ses deux autres réalisations, se penche sur les gens modestes, ceux venus d’ailleurs, sur l’enjeu de frontière.

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