L'étrange familiarité d'images distantes dans le temps a tendance a favoriser la monomanie. Il devient presque naturel d'appuyer où ça fait mal, et nulle part ailleurs. Le montage chronologique et le retour régulier des moments contemporains dresse une histoire paradoxale : elle narre une progression tout en la bloquant, elle feint d'amorcer un mouvement pour ne progresser que verticalement, en intensité. Stratégie lyrique douloureuse et grinçante. L'association de la musique grandiose et des explosions militaires déchirant la pellicule ne fait qu'amplifier une situation inextricable, qui condamne les coréens du Sud à célébrer l'intervention américaine comme ceux du Nord le grand leader. Le final évoque clairement Les Dieux du stade : à la tribune d'un stade monumental, cerné par le béton lisse de l'ancien monde, George W. Bush s'adresse au peuple et semble lui-même embarrassé de s'entendre traduire dans l'emphase hurlante d'un coréen de guerre.

En douze ans, le festival international du film de Jeonju (JIFF) s'est taillé une solide réputation auprès des festivaliers internationaux en livrant chaque année dans quelques uns d'entre eux, comme Locarno, un long-métrage composé de trois courts réalisés en digital par nos cinéastes favoris : Apichatpong Weerasethakul, Lav Diaz, Hong Sang-soo, James Benning, etc. Chaque édition est de plus l'occasion d'une rétrospective - Pedro Costa l'année dernière, Kidlat Tahimik aujourd'hui - accompagnée d'une publication et d'une exposition. De fait, ce festival situé dans une grande ville provinciale à quatre heures de route de Séoul mérite le titre d'évènement international que tant d'autres usurpent, particulièrement en Corée. Il sait aussi susciter l'engouement local : la majeure partie des séances est sold-out avant même l'ouverture, et le public visiblement enthousiaste même devant les films les plus radicaux.

J'ai été invité ici dans la foulée de la sélection de Tales, court-métrage réalisé l'an dernier avec Raya Martin et Saskia Gruyaert. Une place dans le jury des courts-métrages coréens s'est ajoutée à la proposition de couvrir le festival sur Independencia. Je laisse au critique anglais Matthew Flanagan [page suivante] – l'un des initiateurs du beau lumenjournal.org  – le soin de dire quelques mots de Tales. Des courts-métrages locaux, je ne parlerai nécessairement qu'à la clôture. Quant au compte rendu du festival, voici, en guise de rodage, quelques notes sur les films vus jusqu'ici.

AN ESCALATOR IN WORLD ORDER

Alors que l'Autobiographie de Nicolas Ceaucescu vient de sortir en France, la compétition internationale programme un film qu'on présente ici comme son équivalent coréen, An Escalator in World Order de Kim Kyung-Man. Rude entrée en matière. Son objet est l'installation de la présence américaine sur le territoire et dans les cerveaux de Corée du Sud par l'amalgame d'archives numérisées et de vues contemporaines prises à l'occasion du soixantième anniversaire de la division du pays en deux nations radicalement opposées. Clinquantes et métalliques, les deux sont également superbes et rejoignent l'idée que la haute-définition ramène le cinéaste du vingt et unième siècle à son juste rôle d'opérateur Lumière et de monteur godardien.

KIDLAT TAHIMIK (1)

Une férocité semblable parcourt l'oeuvre de Kidlat Tahimik, Philippin auteur du fameux Perfumed Nightmare, vanté depuis 1973 par Herzog et financé par le Zoetrope de Coppola. Une ironie assumée par l'éternel retour du cinéaste en indio nacional qui troqua son nom de naissance, Eric de Guia, pour un autre exempt d'origines coloniales. Remis depuis quelques années sur le devant de la scène à la suite de l'éclairage donné aux nouveaux réalisateurs philippins par les programmateurs internationaux, Kidlat Tahimik y rejoue souvent son numéro d'indigène à l'ombre de l'histoire occidentale, dansant en pagne devant des parterres de spectateurs éduqués, promenant ses caméras de bambou dans le monde entier.

À tort ou à raison, cette naïveté surjouée en agace plus d'un. Elle est d'abord un trait de l'époque post-moderne et des procès en idiotie auxquels ses artistes se sont consciemment prêtés. Ce n'est pourtant pas ce qui frappe à la vision des trois courts métrages vus jusqu'ici. Memories of Overdevelopment sont les lambeaux d'un chantier que Tahimik mène depuis trente ans autour de l'histoire d'Enrique, l'esclave philippin (ou malais selon d'autres sources) qui accompagna Magellan dans son voyage autour du monde et lui survécut, devenant le premier humain à accomplir le tour du monde. Réinterprétation ironique mais factuellement justifiée de l'Histoire, qui remet les régions marginalisées au centre du monde, ce projet fait aussi voir la dimension cosmique que Kidlat réussit à donner à sa propre histoire. Elle rend Orbit 50 : A Letter to my three sons particulièrement vif et émouvant : chaque anniversaire, au lieu d'être identifié à une date sur nos calendriers, se rapporte à un mouvement de rotation terrestre, et chaque vie humaine à un voyage intersidéral.

A CAVE OF FORGOTTEN DREAMS

Un seul détail justifie le projet entier du dernier film de Werner Herzog, documentaire en 3D sur la grotte de Chauvet. Si la technologie rend au spectateur le sentiment ancien de frôler le relief des parois surgies de l'obscurité à l'approche des bougies, elle est impuissante à mesure l'écart de temps entre deux dessins tracés l'un sur l'autre à quelques milliers d'années d'écart. C'est à mettre en lumière de tels paradoxes que la technologie doit toujours être employée, car l'impuissance des machines amorce les progrès de la pensée. La batterie de scientifiques amenés à la barre sert le même projet : ils nous apprennent autant sur la vie des hommes de la préhistoire qu'ils laissent entrevoir, dans telle trahison de la langue ou tel aveu de leurs rêves enfantins, leur proximité avec ces hommes. Le cinéma ne cesse d'utiliser les nouvelles technologies numériques pour entrer à nouveau dans la caverne de Platon, étoiler ses parois de lueurs anciennes, et lier nos destins microscopiques à ceux d'une lointaine humanité.


Antoine Thirion

3 mai 2011

JIFF 2011

12e JEONJU INTERNATIONAL FILM FESTIVAL, 28 avril - 5 mai 2011