#1 - road to somewhere



Un cinéphile a des bonheurs simples. Celui, par exemple, d’emprunter le Maine-Océan pour se rendre à un festival qui fait honneur à Jacques Rozier en projetant son dernier film inédit en salles, Fifi Martingale. Celui, aussi, de partir pour une ville et une manifestation dont il ne sait rien, sinon qu’elles ont toutes deux changé de nom. La première il y a presque deux cent ans, la seconde seulement cette année. Ceux qui le fréquentent depuis 2002 ont en effet connu le F.I.F. de La Roche-sur-Yon sous un autre nom, plus vague et plus poétique, « En route vers le monde ». Selon Yannick Reix – délégué général de la manifestation –, ce changement d’appellation sonne comme un « nouveau départ » pour le festival, interrompu l’an dernier après sept ans d’activité.



Au programme de cette édition un peu particulière, une compétition internationale où figurent huit longs-métrages, une rétrospective Kathryn Bigelow, une programmation thématique par François Bégaudeau, des séances spéciales en collaboration avec Mediapart ou le FID, deux convives de marque, Monte Hellman et Abel Ferrara, et un invité d’honneur, Mathieu Amalric. Le réalisateur de Tournée – dont certaines scènes se déroulent précisément dans le Pays de la Loire – a choisi pour l’occasion des films de son cru. Certains sont attendus (Le Plaisir de Max Ophüls et Meurtre d’un bookmaker chinois de John Cassavetes, modèles revendiqués de son dernier opus), d’autres sont en revanche plus rares (Go Go Tales de Ferrara et Fifi Martingale de Rozier, deux inédits des salles françaises). Le mérite d’un tel festival est de programmer à la fois des découvertes et des rendez-vous obligés. Sa réussite, elle, dépend de sa capacité à intervertir les deux.


Prenons des exemples. Le FIF proposait, en avant-premières, deux films en séances spéciales : En présence d’un clown,  l’avant-dernier film d’Ingmar Bergman, et Road to Nowhere, le dernier long-métrage de Monte Hellman. Deux auteurs précédés par leur renommée, deux œuvres imposantes, et deux films distribués par une maison d’édition/production/distribution officiant entre Nantes et Paris depuis maintenant dix ans : Capricci. Une partie des longs-métrages présentés (Winter Vacation, Léopard d’or à Locarno, par exemple) et des organisateurs (Emmanuel Burdeau, sélectionneur de la compétition internationale, ou François Bégaudeau, programmateur, sont co-fondateurs de la société) viennent directement de là. La collaboration est manifeste mais muette. Ce silence était pourtant inutile. A l’échelle d’un festival comme le FIF de La Roche-sur-Yon, la collusion est inoffensive. Elle offre même, en vérité, de belles occasions : celles de créer des événements, notamment, en prenant de l’avance sur le calendrier critique, en déplaçant l’échiquier parisien. Aller à la rencontre du public n’est pas chose aisée, et il faut reconnaître à Emmanuel Burdeau un volontarisme bienvenu. En plus des traditionnelles séances de question d’après-séance, le sélectionneur organisait en effet des débats plus informels autour de chacun des films de la compétition, s’efforçant ainsi de chercher ce qui manque le plus à nos discours critiques : un contrechamp.


Dans le bar à côté du Manège commence, le jour de notre arrivée, la lecture d’un scénario de série pour la télévision, Vallée. Ecrit il y a quelques années par Thomas Boudineau, l’histoire est celle d’un groupe d’amis qui, confrontés au chaos d’une crise financière et sociale en France, décident de s’installer dans une vallée à l’écart des Pyrénées, où s’organise lentement une nouvelle société. Belle idée que de montrer le quotidien d’une révolution dans un village plutôt que dans la capitale, de décrire cette éclosion à l’échelle du chef-lieu plutôt qu’à l’internationale : c’est, contre les habitudes de nos journaux télévisés, faire revenir le fantôme de 89 à la place de celui de 68. Le premier épisode détaille la rapide dégradation de la situation économique, annonce le report de l’âge de départ à la retraite à 68 ans et le gel du salaire des fonctionnaires, décrit des manifestations partout en France et des troubles lycéens au Mans. Conçu très récemment, le récit d’anticipation n’en est déjà plus un. A quelques cent mètres du Manège, le jour de notre venue comme celui de notre départ, des cortèges importants (à l’échelle de la ville, les manifestants étaient en nombre) défilent boulevard Aristide Briand. Etre rattrapé par les informations du jour n’est pas un défaut en soi, ce pourrait même être une preuve de vivacité. Le tout est de ne pas courir après l’actualité mais la laisser entrer. En un mot, d’être plus perméables. Programme modeste mais ambitieux, qui peut être celui d’un festival comme La Roche-sur-Yon.




Arthur Mas, Martial Pisani

4 novembre 2010


à suivre.

FESTIVAL INTERNATIONAL DU FILM

La Roche-sur-Yon 14-19 octobre 2010

Le Braqueur de Benjamin Heisenberg