2. Henry David Benning
2.1. On a, jusqu’ici, à peine parlé du film. On s’est limité à décrire l’environnement qu’il crée, les images qui le composent et celles qu’il évoque. On l’a pris comme un objet souverain, solitaire, sûr de lui. Chaque image en donne ici plus que jamais l’impression – avec la HD, Benning perd la dimension intime du 16 mm et du 8 mm de ses débuts, de cette époque évoquée dans l’entretien où il projetait des films pour ses amis sur une porte de frigo.
Ce n’est pas nécessairement un mal, c’est autre chose. La HD dégraisse toutes les scories de la pellicule et du temps qui lui donne son auréole. Elle donne une image plate, nette, propre, figée mais aussi perçante, et surtout la sensation d’une capacité de représentation bien plus grande que la pellicule. On l’avait déjà constaté dans certains films de fiction. Les Climats par exemple. Une netteté perçante, un attrait du très grand pour le très petit, d'une image immense pour une minuscule peanut (Ceylan) ou une feuille morte aspirée par le courant d'air d'un tunnel (Benning). Avec la HD, Benning ne découvre pas seulement l’image numérique. Il adopte aussi le cinémascope. Ou bien, un autre type de format de tableau. La HD est on le sait en train d'imposer un nouveau format. Il n'y a plus tellement le choix ; caméras, télés, tout est calibré. C’est une autre échelle essentiellement différente que le 35 mm. Une échelle non mesurable à l’agrandissement d’une bande de 35, 16 ou 8 mm, et qui se compte en nombre de lumens projetés vers l’écran (Benning a pourtant tourné avec une caméra étonnamment légère, pas une Red mais une Sony EX3 à 6000 euros).
Si l'on peut rester plus longtemps devant les images, c'est parce qu’il s’y joue de manière interne davantage de choses. A la fois dans le cadre et dans la profondeur du temps. En un sens, dans leur narration. Dans une narration dont on voit qu'elle hérite de plus en plus de la peinture, de la construction dans le plan d'un temps élargi, cet art dont David Hockney dit qu'il est le futur de la photographie. C'est ce qu'on voit avec Jeff Wall : la transmission non pas d'un évènement mais d'une représentation de l'évènement, dès lors capable d'accueillir autre chose que des instants décisifs, des temps plus complexes et construits.
Le plan séminal est celui des environs de l’aéroport de Dusseldorf : Benning dit y avoir tout découvert, la capacité d’enregistrer des micros-mouvements aussi bien que des grands cycles, les infimes tressaillements des branches et les lois de causalité de la nature, l’envie de rester à regarder et filmer plus longtemps. Un progrès dans la waldenisation de Benning - l’anecdote par Thoreau d’une journée entière passée sur le porche de sa cabane, et soudain averti des dernières heures de lumière en voyant le soleil entrer dans le cadre de l’une des fenêtres. Une journée entière, de la naissance du jour à la tombée de la nuit, d’un invisible à l’autre, c’est l’un des fantasmes de Benning que la HD peut réaliser.
Mais première différence, la nuit numérique n'est pas la nuit réelle. Elle tombe plus tôt, quand tout est gris, plat et que les formes ne se détachent plus du fond. Sa nuit n'est pas l'obscurité mais le monochrome, le signal plat. Benning l'a constaté avec le plan de l'aéroport, pour lequel il projetait consciemment de filmer la tombée de la nuit, autant qu'avec les gris sur gris plus subtils du plan du tunnel ou du décapage de la sculpture de Serra. Il y a sans doute repensé avec le plan de la tour. C'est à mon avis la raison pour laquelle celui-ci est séparé du reste du film, est une partie à lui seul, car procédant d'un deuxième moment dont on va maintenant parler.
C'est la deuxième différence : il y a en face de la cabane de Henry David Benning davantage qu’un lac tranquille. Se tiennent des fourneaux, des rues mornes, des dos de musulmans, des tunnels, une plaque de fonte verticale bouchant la vue, (quand les trains faisaient souvent sur le paysage de belles fenêtres d'obturateur), bref tout un monde pas forcément hostile mais sans beauté évidente. L’art n’est pas venu enjoliver le paysage, mais le marquer, s’y poser comme une stèle alien (américaine en l'occurrence) que la population s'est ensuite appropriée. Bref, ceux qui reprochaient à Benning de s'avancer trop loin dans le désert au risque d'y mourir de soif (anecdote identique racontée par Benning et par Matt Damon dans Gerry) et d'y rejouer trop volontiers sa disparition, trouveront dans Ruhr un monde évident, vivant bien que menacé, tissant un réseau serré avec l'oeuvre et pourtant totalement ailleurs. Grattez l'Allemagne, vous verrez l'Amérique.
J'ai l'intuition que Benning a progressivement découvert en Allemagne une banlieue de l'Amérique. Ce Midwest natal auquel par certains aspects il ressemble. Il est frappant de voir le plan de rue allemande après avoir vu Benning retraverser sur Google Maps et Street View sa rue d'enfance (c'est ce qu'on pourra voir dans la vidéo de la lecture donnée par Benning au 104). Mais il s'agit d'une considération plus importante qu'uniquement biographique. La banlieue, la périphérie, est on le sait une grande question des années 1970. De Benning (la fascination pour l'outsider) à Matta-Clark (l'anarchitecture) ou Smithson (les non-sites), l'art américain ne cessait alors de ramener la périphérie des banlieues dans les centres des villes et des expositions, ou l'inverse - déplacer le centre de l'art au milieu de nulle part. C'était l'un des gestes de One Way Boogie Woogie : amener Broadway en banlieue via l'Europe de Mondrian. Quelque part, Ruhr n'y est pas étranger. Il amène l'Amérique en banlieue allemande, et la banlieue allemande en Amérique. A l'envers des images d'Allemagne, ce sont celles de l'Amérique qui apparaissent. Attentat, avions, musulmans - quand on y pose longtemps l'oeil et qu'on les décape à la glace sèche, d'autres images apparaissent. Comment l'image se débarrasse progressivement de son préjugé, c'est une morale que Benning partage, curieusement, avec le coréen Hong Sang-soo (de celui-ci, on ne dit jamais assez qu'il acquit le goût de Bresson, Ozu, Cézanne ou Rohmer alors qu'il était étudiant à Chicago, quelques années avant Joe Weerasethakul qui fréquenta la même école). Benning traite simplement visuellement ce que HSS travaille à partir de dialogues éprouvants de lucidité.






