6. Des histoires
« Démocratie et tragédie ont été mariées à Athènes sous Périclès et sous Sophocle. Un seul enfant, la guerre civile ». Dans l’Histoire du XXème siècle que construit Film Socialisme, cet héritage de la Grèce antique devient le fait central autour duquel s’ordonnent idéologies et évènements. L’Espagne, et en particulier Barcelone, qui fut en mai 1937 le théâtre d’un combat fratricide entre républicains, mais aussi la Grèce d’après guerre, Odessa en 1905, et même la Palestine sont, en même temps que des morceaux de l’Histoire du socialisme, les lieux d’un éternel combat fraternel. On peut, évidemment, s’amuser du ton apocalyptique de Godard, mais pas le regretter. Car Film Socialisme est d’abord un « chant de dolor », un chant pathétique, comme la sonate de Beethoven du même nom dont on entend le deuxième mouvement dans la scène de la salle de bain.
Cette histoire européenne est aussi celle de la Résistance : celle des égyptiens à Napoléon dans Adieu Bonaparte, celle des napolitains aux garnisons allemandes et à leurs alliés italiens, et celle bien sûr de la Résistance française, avec l’évocation du réseau du musée de l’Homme, puis de la « Famille Martin ». Mais cette dernière référence, citée et expliquée dans les cartons qui achèvent la partie centrale, en cache sans doute plusieurs autres. Car Godard fusionne en réalité deux réseaux de résistance sans lien l’un avec l’autre. Le premier, « Famille Martin », était une organisation de la région de Colmar, chargée de faire passer les Vosges puis la frontière suisse aux prisonniers de guerres et aux réfractaires alsaciens. Mission dont se souvient sans doute le cinéaste puisque c’est dans un garage suisse, à côté de Rolle, qu’il tourne le quotidien de cette famille française en pleine campagne électorale. Le second, « Libérer et Fédérer », fut effectivement crée à Toulouse en 1942 autour de la figure de Silvio Trentin, ancien député italien réfugié en France en 1926, intellectuel socialiste et fédéraliste, partisan des « Etats-Unis d’Europe ». Le rapprochement curieux qu’opère le cinéaste entre les deux organisations a au moins deux explications. D’abord, l’existence d’un groupe « Martin », dirigé par Josep Rovira, un républicain catalan du POUM, chargé lui du franchissement des Pyrénées, et appartenant au réseau d’évasion Vic, qui opère à Toulouse. Ensuite, le souvenir d’un slogan du début des années 1950 que Godard avait repris dans le film-hommage à Rohmer : « Libérer Henri Martin ». Résistant communiste, le soldat de la marine avait été emprisonné pour complicité de sabotage et propagande contre la guerre d’Indochine. On voit comment, à partir d’un collage qui réunit deux mouvements de résistance, le film tresse un trait d’union entre les grands combats politiques qui agitent l’Europe depuis l’arrivée au pouvoir de Mussolini jusqu’à la décolonisation et la construction européenne, en passant par la guerre d’Espagne et la Résistance. Trait d’union qui a aussi, pour nom, le socialisme.
Dans le troisième segment du film, « Nos humanités », Godard propose une autre figure de « résistance », cette fois-ci humaniste : son grand-oncle Théodore Monod. Sur les images de son expédition mauritanienne, le cinéaste fait entendre une phrase de Jean Genet, qui appelle à une autre libération, celle de la langue : « Mettre à l’abri toutes les images du langage et se servir d’elles, car elles sont dans le désert où il faut aller les chercher ».
7. Des paroles
Toujours prêt à donner de l’eau au moulin de ses détracteurs, Godard multiplie encore avec Film Socialisme les citations, de La Rochefoucauld jusqu’à Henri Guaino, les langues, et même et les sources sonores, par un usage étonnant de la stéréo. « Dialogue, foutre ! » : le mot de Stendhal, placé en quatrième de couverture de l’édition des dialogues du film chez P.O.L., annonce la couleur. Il s’agit, encore une fois, de masquer la sophistication sous la désinvolture. Lorsque l’acteur interprétant le lieutenant Delmas balbutie, le cinéaste choisit de garder la prise, pourtant doublement « mauvaise » puisqu’on l’entend lui-même, derrière, l’intimer de continuer. C’est ce que remarquait déjà André S. Labarthe à l’époque d’Une Femme est une Femme : Godard garde les chutes et les ratés, même lorsque les prises sont gâchées par une défaillance technique. Le récit des vies antérieures d’Otto Golberg est ainsi entrecoupé de blancs, avant que le plan ne soit rayé d’une bande pixellisée, laissant le spectateur croire à un problème de projection. Autre obstacle à la compréhension des dialogues, le sous-titrage en « navajo english », petit nègre conçu par le cinéaste pour les projections cannoises, traduisant une réplique entière en seulement quelques mots.
Le discours, chez Godard, est toujours l’affaire de la télévision. Celui des enfants Martin que France 3 Région (ou plutôt Regio, du nom du fond de soutien romand qui participa au financement du film) vient filmer dans la partie centrale. Celui aussi des « figures » de la télévision que le film convoque dans son premier segment : Bernard Maris et Dominique Reynié, ce dernier disparu au montage, deux habitués de C dans l’air, mais aussi Alain Badiou, devenu depuis peu une véritable star du petit écran. Dans « Nos Humanités », le cinéaste donne même aux narrateurs des voix de la télévision : celle d’Odile Schmitt, la doublure française d’Eva Longoria, celle aussi de Stéphane Henon, le brigadier Jean-Paul Boher de Plus belle la vie.
Lorsque la jeune Florine revendique le droit à la parole, elle refuse d’employer le verbe être, lui préférant le verbe avoir. « N’employez pas le verbe être s’il vous plaît » dit-elle aux journalistes de France 3, avant d’ajouter : « Voilà, employez le verbe avoir, tout ira mieux en France ». Primat du verbe avoir qui trouve un écho dans le film que Godard réalisa après la mort d’Eric Rohmer : « Employer le verbe avoir, ça reviendra », murmure la voix du cinéaste. Dans le chapitre 1 A des Histoire(s) du cinéma, JLG fait entendre un extrait de la bande son d’Espoir de Malraux, qui fait du verbe être un problème révolutionnaire : « Les communistes veulent faire quelque chose. Vous et les anarchistes, pour des raisons différentes, vous voulez être quelque chose. C’est le drame de toute révolution comme celle-ci… »
8. Napoli