Le film est conduit avec un sérieux et une prétention qui deviennent vite insupportables. Les connaisseurs y reconnaîtront deux thèmes, la dérive et l’énigme. La dérive du héros dans un champ à la fois territorial et mental. L’Énigme de la quête sans queue ni tête, redoublée par l’énigme du film lui-même. Depuis toujours, Jarmusch donne l’impression de filmer autre chose que ce qu'on voit. Parfois par modestie. Comme lorsqu'il fait dire aux héros de Dead man et de Ghost dog que le réalisateur est arrivé trop tard, après le Western, après la Mafia. Parfois par simple foutage de gueule. Manque ici ce qui faisait ailleurs sa force : la mise en scène d’une fièvre. Il existe un tourment qui est d'une part celui des personnages que l'homme solitaire rencontre sur son chemin, et d'autre part celui du spectateur qui ne cesse de se demander ce que tel ou tel détail peut bien signifier, alors même que le sens du film, si jamais il y en a un, consiste justement à convaincre qu'on peut vivre, ou voir, une histoire qui reste mystérieuse de bout en bout. Comme si la limite du contrôle (lire : de la société du contrôle) consistait justement à produire un dédale déterminé de l'extérieur où toute sorte de choix qu'on y fait semble, vue de l'intérieur, parfaitement aléatoire. Ce n'est pas une thèse particulièrement radicale. Ni particulièrement nouvelle. Giorgio Agamben la discutait il y a quelques années dans un petit ouvrage : Qu'est-ce qu'un dispositif ? D'autre films sont venus depuis qui en tiraient un discours à la fois plus précis et percutant sur les temps modernes. Jarmusch en donne une version bien adoucie. "Élégante" comme on a pu lire à droite et à gauche.
Vers la fin, l'homme solitaire arrive devant une forteresse moderne au beau milieu de rien, il y pénètre et tue le maître du jeu (Bill Murray) avec une corde ôtée à une guitare célèbre. Puis il revient à la case départ. Le film se termine ainsi sur cette révolte dont on ne saura jamais si elle fait partie du jeu ou bien si elle en dépasse les limites. Jarmusch semble simplement avoir envie de dire que la révolution peut se faire avec élégance, sans armes, proprement. C'est contredire une phrase célèbre de Mao et parallèlement donner raison à une idée qui a commencé à circuler après 1968, à savoir que l'art est une arme, la seule légitime. Dès lors, la faveur dont le film jouit auprès d'une certaine presse de «gauche» n’est pas étonnante. C'est exactement la même gauche qui descend un film comme Walter. Celui-ci représentant, avec son militantisme frontal, l'inverse du type de paradigme aujourd'hui dominant et qui consiste en effet à trouver la politique partout, dans les revues d'art, dans une photo de mode, dans un anticonformisme bon enfant... bref, dans toute sorte de posture arty affirmant doute et méfiance vis à vis de l'organisation politique de la révolte. Du point de vue d'une approche pop du politique, Limits of control est un film modèle.
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