Le Concert n'est pas vraiment un film, à la rigueur pas un concert non plus. On dirait plutôt une copie de bac. Radu Mihaileanu bâcle sur le communisme un laïus à la va-vite et pense se sauver avec un grand final en fanfare. On en sort soulagé, la tête confuse, à la fois vide et rempaillé, d'un air de Tchaïkovski et d'un caméo d'Eric et Ramzy, du running running running gag de la syntaxe française réinventée à la russe et de beaucoup d'autres choses. On ignore s'il faut prendre au sérieux ou non la caricature du théâtre du Châtelet, présenté comme un vivier de riches dirigés par un trio de pédants, qui a pourtant soutenu le film. Alors, comme on dit : "pourquoi un tel engouement" (un million d'entrées bien sonnées) ? La réussite du final est pour beaucoup dans l'enthousiasme alimentant le bouche à oreille : le concert du Concert est, comme promis, le clou du film. Le public sort, et se souvient de quoi ? Du concert. Parfait. Toutefois, voilà ce qui précède. Un chef d'orchestre destitué pour opposition au régime de Brejnev se fait passer pour un artiste encore en vogue aux yeux du théâtre du Châtelet, qui fait preuve d'une crédulité de Petit Chaperon Rouge ; tandis qu'une jeune violoniste découvre ses origines - ou plutôt, tandis que Mélanie Laurent se débat mollement pour s'inventer ce qui a fait de Marion Cotillard la star qu'elle est devenue avec La Môme : un passé d'actrice, une crédibilité. L'avenir d'un côté, à travers la renaissance possible du chef destitué, le passé de l'autre, avec la quête et la reconnaissance des parents, conduisent au montage alterné du pur présent final. Lors du concert, il n'y a plus de Communistes, seulement des Communiants. Quant aux Juifs, ils sont là pour attendrir, comme le rappelle la bouche du personnage principal, interprété par Aleksei Guskov, qui affiche constamment un air de mélancolie faisant écho au double son en -ou- porté par le nom du réalisateur, Radu Mihaileanu. Ouh, ouh... Ce n'est pas tant l'incarnation du doux chez tous les personnages, qu'une psalmodie de revenants, les Russes signifiant pour les Parisiens le retour du passé – littéralement le come-back d'une ancienne formation.


La première partie du film est laborieuse. La seconde, qui constitue le concert à proprement parler, occupe, grand maximum, un quart du Concert. Elle apparaît cependant comme une séquence monstrueuse, hypertrophiant les défauts comme les qualités observés auparavant. L'un de ces défauts tient avant tout, revenons-y, à l'ancien Meilleur Espoir Féminin qu'est Mélanie Laurent. Ce qu’il y a d'énervant chez elle tout au long du film devient insupportable pendant la représentation. L'expression de son visage peine à se maintenir à une hauteur honorable face à l'émotion provoquée par la musique, et quand elle en vient à jouer le rôle, toute en narines dilatées, de sa maman, soliste aussi, le concerto pour Violon frôle le comique. Une autre image, peu après, en revient vampiriser la force : Mélanie Laurent grimée en Adrian Brody dans Le Pianiste, ses grands yeux de riche fermés pour mieux faire pauvre, avec une chapka, sous la fausse neige, image de maman folle révélée par un redoutable travelling qui abandonne le joli gros plan polanskien de ses doigts jouant d'un instrument imaginaire. Le restant du film, elle n’est jamais aussi vraie que dans ce plan judicieusement mal cadré, au cours d'un restaurant avec le faux chef. C’est une simple conversation filmée en champ/contre-champ, avec changement de plan après chaque réplique pour ne filmer que celui qui parle, ou bien, de temps en temps, Mélanie Laurent qui fait vachement bien la fille captivée. Ce plan judicieusement mal cadré, c’est celui de cet Aleksei Guskov. A gauche de l’écran se trouve le crâne flou de l'actrice, le point est fait sur Guskov. Juste à côté de ce crâne se trouve le haut d’une bouteille vide, mais nette, de vodka ; on ne voit que ça. Le pauvre Guskov joue avec une bouteille de vodka. Laurent demeure transparente, toute creuse tant qu’on la laisse elle derrière ses traits, tant qu'on n'y met pas un peu de Tchaïkovski – tant qu’elle n’a pas des larmes à la place des yeux.


Ce final hypertrophié conduit à plusieurs révélations. La première est de taille : le producteur du spectacle, ayant demandé à Dieu de prouver son existence par un miracle, s’exclame : « C’est pas vrai ! Tu existes ?! » Oui oui, Dieu existe, il est l’harmonie parfaite, l’unisson, la musique classique. Dieu existe, et le communisme aussi – ce qu'on apprend en 10 minutes de film. Quant au directeur du théâtre du Châtelet, joué par Berléand qui fait son numéro, il n’était pas méchant : il était juste gay, et il ne le savait pas. Le concert est avant tout un grand moment psychanalytique. Les Juifs de l’orchestre ne sont pas seulement là pour jouer de la musique, mais aussi pour incarner Freud, le passé, le refoulé, en un mot : l'Inconscient. Il y a aussi le Surmoi : Miou-Miou, qui essaye à tout prix d'éviter la révélation. Considérant cela, une chose marche vraiment. On dirait qu’à force d’empiler des révélations plates comme des feuilles, on finit par atteindre une certaine épaisseur. Flashes-back, flashes-forward : au moment du morceau, tous les morceaux convergent. Puis la musique s’arrête, et Mélanie Laurent éclate en sanglots - mais calmée, vidée de Mélanie Laurent. On ne voit plus ses yeux, that’s a relief. Tout ce qu’elle porte d’antipathique lui est arraché, elle n'est plus qu'une fille qui pleure en sortant du psy. Le chef descend de son estrade et la prend dans ses bras ; elle n’est pas sensible à la jouissance en plastique du public et de sa standing-ovation au ralenti, à ces bruyants effets du réalisateur content. Elle reste seule dans ce qui n’est absolument pas une libération dans la joie, mais une révélation dans la vraie douleur. Le film s’étire jusqu’à son regard illuminé : Dieu existe, il faut attendre qu’elle le regarde pour lancer le générique - le réalisateur content est revenu vite. Coupez le film dix secondes plutôt, sur les sanglots, on était moins au catéchisme et l’émotion n’était plus la même. Ces sanglots sont une merveille. Ils durent 15 secondes. Il faudrait pouvoir ne se souvenir que d'eux.



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5 décembre 2009

LE CONCERT de Radu Mihailenau. France, 2008. Avec : Mélanie Laurent (Anne-Marie Jacquet) ; Aleksei Guskov (Andreï Filipov) ; Dimitry Nazarov (Sacha Grossman) ; Valeri Barinov (Ivan Gavrilov) ; François Berléand (Olivier Morne Duplessis) ; Miou-Miou (Guylène de La Rivière) ; Lionel Abelanski (Jean-Paul Carrère). 2h00. Sortie : 4 novembre 2009

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LE CONCERT de Radu Mihailenau

3.9