Sur une page de notre carnet Cannois, à la date du 21 mai, était écrit : un petit escroc (François Cluzet) sort de prison, arnaque gros (Gégé), arnaque trop gros (un village, une autoroute) et ramasse une note mince (5.2).

Rien n’a changé depuis. Encore faut-il reconnaître que Xavier Giannoli est un cas particulier dans le cinéma français. Solide, bosseur, anti-intellectuel, il est à mille bornes du cinéma de la « marge » – dans le même carnet on notait aussi comment le chantier d’À l’origine était une sorte de réponse franco-française à l’usine marxiste-islamique de Rabah Ameur-Zaïmeche. En même temps, on aurait du mal à ranger Giannoli dans le « milieu ». Il fait le plus ancien des cinémas, et si son film est nul, sa nullité est beaucoup plus complexe, intelligente et honnête que celle de la plus part des nos auteurs, Claire Denis et Mia Hansen-Love, par exemple, présents comme lui au festival de Cannes. Son cinéma est ringard et il est défendu avec des arguments ringards. En cherchant sur Allociné, il arrive de lire : « Les acteurs sont dirigés dans la vérité de leurs personnages, jamais dans le clin d'oeil amusé. » Vous aurez sans doute reconnus dans la mollesse de ces propos la revue qui les publie. Mais je vous défie de trouver le nom du canard qui publie ça : « L'âpreté de la première partie se dilue dans un bain de bons sentiments et tombe dans un moralisme bon marché : la malhonnêteté exclut et rend triste, la bonté fédère et rend heureux ! » Celui qui rédige ces mots n’a peut-être pas vu le film. Plus probablement, il était à court d’idées. Lorsqu’on défend Denis, Hansen-Love, Cavalier… c’est à dire un cinéma objectivement paresseux et avant-ringard, on s’auto-prive des outils pour descendre un bon vieux Gustave du cinoche comme Giannoli. Quant à nous, la note suffit à avertir le public qu’À l’origine est dispensable. Ce n’est pas une incitation à s’abstenir. Plutôt une manière de dire que ce film ne constitue pas un enjeu important pour cette revue.


À défaut d’un texte nous vous proposons alors en lecture un échange à Cannes avec le réalisateur. Le propos est court, mais efficace. Il donne une idée assez précise du film, de ses défauts et de ses qualités.



RENCONTRE AVEC XAVIER GIANNOLI


J'ai pris connaissance de cette histoire dans un journal. Quelques lignes dans la rubrique faits divers : un petit escroc avait construit un bout d’autoroute dans un champ. J’ai décidé de rencontrer le juge qui menait l’enquête. Cette rencontre a été décisive. Il s’agissait d’un homme remarquable, érudit, féru de criminologie. L’affaire le passionnait. Aujourd’hui il fait autre chose, ce qui lui a permis de jouer son propre rôle dans le film ; c’est lui qui, à la fin, vient arrêter le héros. Il m’a appris qu’il n’y avait pas eu de bénéfice financier dans cette affaire. Un détail pour moi déterminant et que le quotidien ne mentionnait pas. Cela m’a intrigué et donné envie de faire connaissance avec cet homme. Je suis donc allé dans la prison où il était détenu. De notre rencontre, je garde le souvenir de quelqu’un de solitaire. Sa timidité et modestie m’ont marqué. Nous avons échangé quelques mots ; la conversation a continué par la suite à travers quelques lettres.

Sa version des faits ne correspondait ni à celle du juge, ni à celle des témoins que je commençais à interroger en vue de l’écriture du scénario. Je n’ai pas le droit de rentrer dans les détails. La divergence concernait moins la nature des événements que la manière dont ils avaient eu lieu. Dans quelle mesure il était allé vers les gens et pas l’inverse. D’après sa version, il avait subi le dynamisme qui l’entourait et en avait été en quelque sorte piégé. Mais ceux qui avaient été présents sur le chantier s'accordaient tous pour dire que c’était l’inverse. Ce décalage parasitait mes tentatives de reconstruire l’affaire ; il m’aidait en même temps à comprendre la psychologie de cet homme qui allait devenir Philippe Miller, le héros de ma fiction.

 

Sur le monde du BTP, le film est d'une absolue rigueur documentaire. Les événements remontent à il y a dix ans. Depuis les choses ont sensiblement évolué. La pratique de la sous-traitance est moins courante. Les grandes entreprises ont tendance à assurer la totalité des travaux. Dès lors, ce type d’escroquerie, unique dans son genre il faut bien le dire, serait difficile à imaginer. Car c’est bien la sous-traitance qui entraîne les pots de vins. À l’époque des faits, relativement récente, cette pratique était courante. Tout le monde me l’a confirmé. Dans le business on ne parle pas de « pot de vin », mais de : « remise ». Mot discret et amical, aussi innocent que la question : « qu'est-ce que vous me faites comme remise ? »

Ceux qui avait été victimes d'escroquerie étaient les plus réticents à parler. Ce qui se comprend. Je pense à la banque. Le juge d'instruction m'a dit qu'une banque lui avait ouvert une ligne de crédit. Je me suis dit que ce détail méritait d’être dans le film. Je suis donc allé voir les responsable de cette banque, qui ont tout nié. C'était pourtant vrai. Ils avaient honte. Et ont refusé que le nom de la banque soit mentionné dans le film. J’ai visité tde nombreuses banques avant d'en trouver une qui soit disponible. C'était la Banque Populaire. Ils ont compris que le banquier qui s’était fait escroquer avait simplement fait son métier. Ce qui était tout à son honneur.

 

Ceci dit, un film ne se réduit pas à la reconstruction et à l’exposition des faits. Lorsque je m'empare d'un fait divers comme celui-ci, mon objectif est de mettre en scène l'histoire humaine qui la caractérise. Quand Truman Capote écrit De sang froid, c'est sa propre subjectivité qui parle. Même s'il prétend avoir écrit la vérité, cette vérité est personnelle. Ce qui fait sa richesse. On sait bien que la réalité n'existe pas. Si on on n'aurait pas besoin de cour de justice. Je ne cherche pas d’autre vérité que celle de mon point de vue. Pour À l'origine, je savais que je tenais un matériau romanesque fort. Et qu’en construisant une fiction autour de ce matériau je pouvais porter à jour la vérité humaine de cet homme.

 

Je n'ai pas cherché un sosie. En écrivant le personnage de Philippe Miller, j’avais à l’esprit un autre visage que celui de l’homme vu en prison. Je tenais en revanche à garder de lui sa note interne : le silence et la modestie qui m’avaient touchés lors de notre rencontre. Miller n'est pas un escroc qui baratine. Ce qui est central dans mon sujet, qui est justement l'histoire d'un homme qui n'a pas les mots pour exprimer qui il est, ce qu'il voudrait être. Et puisqu'il n'a pas les mots, il trouve des gestes. Son geste est construire une autoroute.

 

Le vrai Philippe Miller avait un casier judiciaire considérable. C'est un multirécidiviste plusieurs fois arrêté pour toute sorte d’escroqueries. Quand le tournage a commencé, il y a deux ans, il était à nouveau en prison à cause d’une autre histoire. Une maladie grave lui a été diagnostiquée qui nécessitait des soins spécifiques. Il a été libéré et était censé se rendre dans un hôpital. On sait qu’il a traversé clandestinement la frontière et s’est caché en Belgique sous une fausse identité. C’est la dernière trace qu’on a de lui. D’après le médecin qui lui a diagnostiqué la maladie en prison, il est sans doute mort aujourd'hui. Le corps n’a pas été retrouvé. Dans de tels cas, la loi impose une formule rituelle que nous avons reproduit dans un carton à la fin du film : « personne n'est en mesure de le localiser ». J’aime cette expression. Je trouve que cela donne une épaisseur de plus à l’histoire. Il a en quelque sorte échappé à la mort par sa propre imposture.

 

Est-ce qu’il s’agit d’un film sur le cinéma ? Au départ ce n'est pas du tout mon projet. Certes, écrire une histoire pareille, c'est un peu écrire son autobiographie. J'écris avec ce que je suis. Et le cinéma est toute ma vie. Un tournage ressemble à un chantier. C'est une micro-société. Il y a des rapports de force. De classe. Il y a un chef, un patron, des problèmes d'argent. Il y a des illusions. C'est un film sur le cinéma dans la mesure où le cinéma et la fabrication d'un film expriment quelque chose des rapports sociaux en général. Puis, plus précisément, cette aventure cinématographique ressemble à son sujet dans le sens qu’il s’agit d’un exploit. J'ai commencé à tourner avec une équipe hollywoodienne : cent vingt personnes. À la fin, nous n’étions plus que six. Le plan de tournage a été bouleversé à cause du mauvais temps. Je n'avais plus d'argent, j'étais en dépassement de budget. Mais je n'ai pas accepté de couper le scénario.


Finalement, j’ai été confronté à la question du film : jusqu’où peut aller la ténacité d'un homme qui a un projet. Lorsque Philippe va voir son banquier, et qu’il lui dépose de l'argent cash, il lui dit : « combien voulez vous pour nous laisser travailler ? » J’aime cette phrase. Si l'on considère que cela a été tourné avant la crise, le propos est prophétique, le monde de la production dit à celui de la finance : laissez-nous travailler.


Pendant l’écriture j'ai vu des films sur le cinéma. Hollywood Ending par exemple, où il est question d’un metteur en scène aveugle qui trompe tout le monde et tourne son film. J’ai aussi vu de vrais making of. Celui de la femme de Coppola sur Apocalypse Now par exemple. Et des films de guerre. Des films où il est question d'une confrontation entre un homme et le monde. Je pense à Lost in La Mancha de Terry Gilliam. Plus généralement, je repense souvent à deux films. L'homme qui voulut être Roi de John Huston et Andreï Roublev de Tarkovski ; de ce dernier, surtout la deuxième partie où il y a ce type qui fait croire qu'il sait construire une cloche et qui embarque dans la boue toute la région dans l'entreprise de construction. Pendant le film, on ne cesse pas une seconde de se demander comment il va s'y prendre, et on le voit petit à petit être consommé par son mensonge.



Propos recueillis en mai 2009 à Cannes par KeyequipeERGoHere

À L’ORIGINE de Xavier Giannoli. France, 2008. Avec : François Cluzet, Emmanuel Devos. Gérard Depardieu. 2h10. Sortie : 11 novembre 2009



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À L’ORIGINE de Xavier Giannoli

5.2