Je ne suis pas sûr d'avoir vu le dernier film de l'acteur et réalisateur américain Clint Eastwood. Je ne suis même pas sûr d’avoir vu un film.
L'avion qui survole le stade à basse altitude juste avant le coup d’envoi de la finale de la coupe du monde de rugby est l’une des rares images qui me restent en mémoire. Je la vois encore. La grande carcasse qui passe au-dessus de la foule, certes avec majesté, mais non sans lourdeur, la menace qui s'étire puis se révèle un sourire – le pilote n'est pas un terroriste, mais un supporter sud-africain qui a taggué un message d'encouragement sous la carlingue –, c'est Invictus. Clint ne raconte pas les premiers mois de la Présidence Mandela, sa décision de faire de l'équipe des Springboks, majoritairement blanche, un ferment d'unité nationale, les semaines d'entraînement, la compétition… Il survole, il balaie. Chaque scène semble en résumer plusieurs, l'Histoire souffle continument, mais parce qu'elle a toujours la bouche ouverte, sa grande Hache ne fait pas un bruit de mistral, plutôt de ventilateur. Soyons justes : ce n'est pas la première fois qu'un film fait l’effet d'une longue bande-annonce.
L'homme dans l'avion, montant en silence un coup qui n'en sera pas un, c'est Clint : gentil sous l’air mauvais ; faisant semblant d'y toucher ; opérant de loin. A quelques exceptions près, j'ai vu un film sans détails, sans relief. Un film où tous les détails sont tellement surlignés qu'ils deviennent autre chose : des repères lumineux sur la carte d'un pilote pressé d'arriver à bon port. Les regards en coin de la caméra sur la bonne noire des Pienaar ; le petit garçon qui se risque dans les parages d'une voiture de flics, afin d'écouter la retransmission du match à la radio (les flics se méfient, mais la liesse réconciliatrice guette) ; l'accolade de Madame Pienaar avec la même bonne, saluant la victoire des Springboks… : franchement, tout ça n’est pas très Clint.
Invictus est un film moyen, un film en plans moyens. Narrativement plat, je l'ai dit. Moralement mou, à force de viser le consensus. Visuellement vague, j'ai commencé à le dire. Je continue. Tout le monde connaît ce chapitre de la légende eastwoodienne : dans les années 80 – au temps de Bird, quelque part par là –, Clint déclara que c'était à dessein qu'il filmait si sombre : afin, notamment, qu'on n’y voit goutte sur un écran de télévision. Soupirs d'admiration dans l'assistance, quelle radicalité ! Ceux à qui vous confierez n'avoir rien vu, dans Invictus, évoqueront sans doute ce dit du maître. Ils prendront un air fier. Ils auront tort. Car il y a un monde entre l'ombre travaillée de Bird ou d'Impitoyable, qui n'empêche pas de sculpter l'image, ni de faire ressortir les visages, les expressions, et le démon qui s'est abattu sur les films du maître depuis quatre ou cinq ans. Reportez-vous en esprit au diptyque sur Iwo Jima, à L’Échange, à Gran Torino. Ce démon porte un costume vert et gris, sur son passage tout prend un coup de vieux, une pâtine qui n'a pas d'âge. Il s'appelle, vous l'aurez deviné : post-production numérique.
Soyons justes : Morgan Freeman – abonné aux rôles de grand sage – a droit à des gros plans, on le voit bien, on a tout le loisir d'admirer sa ressemblance avec Mandela (on jurerait même que les gros plans servent surtout à cela). Matt Damon, ça va encore, encore que ses traits commencent déjà à s’évanouir dans un brouillard de pixels. Mais les autres : quidamisés. Rien à voir, ou presque. Heureusement que les gardes du corps portent des lunettes noires : sinon, on aurait du mal à les reconnaître.

