La musique est ce qu’elle est – d’une simplicité et d’une efficacité qui ne sont plus à démontrer. Le premier morceau, Wanna Be Startin’ Something, commence de manière brutale. En pantalon orange au milieu d'une image qui tremble, Jackson est apparu trop vite pour celui qui le filme. Il faut aussitôt un peu de montage pour parvenir à le suivre : deux pas de danse, le voilà déjà dans un autre costume. Cloué à son fauteuil par le rythme comme par la force centrifuge sur des montagnes russes, le spectateur voit défiler, à grande vitesse et en tous sens, des heures de répétitions condensées en une seule séquence rythmique continue. Les paroles sont oubliées depuis longtemps : I Just Can’t Stop Loving You n’est qu’un assemblage d’intervalles, comme le miment les doigts pincés de Jackson, feignant de saisir les notes à leurs différentes hauteurs devant lui. Earth Song, dont une ligne, trop haut perchée pour un chanteur en répétition, est supprimée, rappelle tout ce qui a déjà été dit sur la beauté de l’essai. L’émotion étrangement absente démultiplie la déflagration des notes qui suivent, tout cela jusqu’au climax : deux angles de vue rêvés, une séquence enfin purgée des contingences du montage clipesque qui, jusqu’à cet instant, nous avait toujours privé de simplement le regarder danser. Eclairage bleuté et contre-plongée pour toute mise en scène. Ses mains semblent proches, pourtant leurs mouvements nous échappent. La musique ? Billie Jean. « A church ! A church of rock'n'roll ! » s'exclame le réalisateur Ortega, fou d'amour, en grimpant sur scène. Celui que son attirail christique embarrasse recule un peu, gêné.
Il est celui qui prêche l'amour et pose en croix sur l'affiche, il est aussi celui dont les ailes brûlent à l'approche du soleil. C'est ce qui se ressent en particulier à la fin de Beat It, lorsque Jackson lâche un « we're trying to go higher » avant d'ordonner, en parlant de sa chemise supposée brûler sur le sol : « Lights out, let it burn ». Les flammes, imaginaires, pourraient tout aussi bien consumer le personnage à genoux autour duquel s'agite un cercle de danseurs en transe. On découvre alors l’envers de ce qui aurait été le plus grand show du siècle et l’entreprise icarienne qu’il représentait, pour comprendre la tragédie qui a dû être celle de cet homme qui, au cours d'un duo, indique : « I’m trying to conserve my throat » et supplie : « please, understand that... ». Epuisé par les répétitions mais porté par l’amour des fans auquel son humilité monstrueuse tenait à répondre, la seule solution pour ne pas abandonner le spectacle aura été de ne pas avoir à choisir. Lors d’un beau fondu au noir créé en direct par les éclairagistes, Jackson est le dernier sur scène à être avalé par l’obscurité, et son étrange visage se couvre d’un large sourire avant le néant. Parfaite image de la joie ambiguë qui précède la fin.
Il se peut que This Is It perde de sa poésie lorsqu'il insiste sur son côté making of : duplication à l'infini de danseurs, nouveau clip de Thriller en 3D, incrustation de Jackson entre Rita Hayworth et Humphrey Bogart... Ces différents tours, qui auraient fait du concert un blockbuster jeté en pâture aux fans, apparaissent cependant ramenés à la hauteur du héros, rendus incongrus car incompatibles avec sa modestie. La distanciation est salutaire : au terme de chacun des numéros, la musique à peine arrêtée, le chanteur intervient. Il faut retoucher ce passage-ci, accentuer ces notes-là, faire durer plus longtemps cet autre silence. Lost in La Mancha plutôt qu'Indiana Jones 4. L’hystérie du début, lors de l’annonce faite à Londres de la tournée à venir, se dissout bien vite. Ne reste plus que la meute des danseurs, les yeux levés vers la scène comme vers la Lune, où marche Jackson. Leurs larmes de joie pré-génériques en annoncent d’autres, que l’on ne verra pas. Ortega annule l’émotion attendue pour en offrir une autre, plus vraie, et uniquement centrée sur la musique, la danse. This Is It : c’est ça, Jackson, rien d’autre. Certes, le concert qui se préparait était d’un titanesque à faire couler plus d’un producteur, et le film doit rapporter de l’argent avant tout. Rien d’étrange pourtant au fait de proposer en salles un concert filmé, Demme avec Neil Young ou Talking Heads et Scorsese avec les Stones s'étant déjà pliés à l'exercice avec plus ou moins de bonheur. Quant à Michel Gondry, il s'échine à longueur d'interview à rappeler que son Dave Chappelle's Block Party est bien partie intégrante de sa filmographie. Le matériau véritablement amateur et le sujet de This Is It ne le desservent pas en tant que film, ils y apportent même de la valeur. Il y a un charme certain à l’aura de found footage qui entoure ce concert d’outre-tombe, sur lequel ne pèse jamais le poids de la catastrophe à venir qu’implique le genre. Jackson y est certes présenté comme une légende, non pas cependant du fait d’une entreprise de canonisation télévisuelle, mais parce que, vu de près, il se révèle rongé par l’humilité, contaminé par l’expression de celle-ci. C’est ce qui frappe. Il n’est pas un humain rendu légendaire par une démesure qui l'engoncerait plutôt dans son statut de star, mais une sorte de dieu moderne changé en humain de légende : sa musique est comme ramenée sur terre par l’entreprise de démythification de sa technique exceptionnelle. Kenny Ortega, comme Madame de Sévigné, se retrouve à diffuser pour un large public d’anonymes ce qui n'était destiné qu’à un cercle d’intimes. Les pétaradants effets de mise en scène, tout le barouf pour anonymes, sont alors apaisés par le point de vue de la caméra, située à l’opposé d’une volonté d’en rajouter, puisqu’il ne s’agissait le plus souvent que de garder une trace des répétitions pour Jackson lui-même. Et c'est bien de Jackson himself, non plus du Jackson-produit, que ces répétitions auront gardé la trace. Non pas It, mais Him, This Is Him.
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