TOY STORY 3
Lee Unkrich, Etats Unis 2010.
Voix de : Tom Hanks (Woody) ; Tim Allen (Buzz l’éclair) ; Michael Keaton (Ken) ; Jodi Benson (Barbie).
Durée 1h40.
Sortie : 14 juillet 2010.
TOY STORY 3
Lee Unkrich, Etats Unis 2010.
Voix de : Tom Hanks (Woody) ; Tim Allen (Buzz l’éclair) ; Michael Keaton (Ken) ; Jodi Benson (Barbie).
Durée 1h40.
Sortie : 14 juillet 2010.
TOY STORY 3 de Lee Unkrich
6.4
Une saga ne peut être que magnifique. Elle ne ne peut que monter, de plus en plus haut. C'est sa force, c'est sa bêtise. On n'attend pas le prochain épisode : le 2e, le 3e... On s'y attend. Au vertige, au temps qui passe, à l'essoufflement des récits et des blagues. Les grandes sagas sont une invention du Nouvel Hollywood. De Coppola, de Lucas, de Spielberg. Elles ont de la contre-culture américaine l'idée dialectique qu'un élan ne va pas sans un arrêt, voire un retour. Que, comme dans Vanishing Point / Point limite zéro, chaque course est en même temps un compte à rebours, un retour à l'origine. Spielberg et Lucas hantent d'ailleurs la saga Toy Story depuis les premiers pas des pinocchios animés par le numérique, en 1995 [lire la note en fin de texte]. Un peu léger pour affirmer que Woody le cowboy et Buzz le cosmonaute soient, je ne dis pas les contemporains, mais au moins les héritiers de l'univers qui a généré le Nouvel Hollywood – en dépit également de la présence de Ned Beatty, star de Delivrance et de Nashville, derrière les traits de l'ours en peluche tortionnaire du film. Et la présence, de plus en plus virtuelle, d'un enfant de Berkeley '68 comme Steve Jobs derrière l'entreprise Pixar n'assure pas plus de lien. Si jamais ce lien existe, cependant, si Buzz a quelque chose à voir avec Skywalker – mis à part le fait qu'ils pilotent tous les deux des Happy Meals chez McDo –, alors on s'attend à ce que Toy Story gravisse les épisodes à la manière des sagas de la contre-culture, c'est-à-dire en noircissant, descendant de plus en plus vers une image mentale emboîtée, mise en abyme. Comme Noodles à la fin d'Il était une fois l'Amérique. Comme le vieux Michael Corleone à la fin du Parrain 3.

Tout cela peut paraître abstrait. Prenez une image de 100 megabytes et un ordinateur de 1995. L'ordinateur génèrera cette image en, mettons, une heure. Prenez la même image, d'une résolution dix fois supérieure - plus de détails, plus de profondeur, plus d'ombres : elle sera plus "grande", plus "lourde". Un ordinateur de 2002, dix fois plus puissant que celui de 1995, la "rendera" à la même vitesse. Encore une heure. Nous voici en 2010. Images toujours plus grandes, effets plus complexes, mais aussi ordinateurs plus puissants. En quinze ans, on aura seulement eu l'impression d'un progrès. Ou bien, on aura eu un progrès de l'espace, mais pas du temps (au contraire, l'expérience montre que le temps rétrécit, puisque la résolution demandée évolue plus rapidement que la vitesse des processeurs). Le dernier film de Christopher Nolan, avec sa descente dans le cerveau humain, où la vitesse de calcul est de plus en plus enlevée, n'est rien d'autre que l'expression conceptuelle de ce paradoxe technologique (on en parlera plus longuement dans un autre texte).
Cette dimension technique est entravée par le scénario le plus fragile à avoir jamais soutenu un Pixar, aussi audacieux que prisonnier du tracé de ses rails, tenu par autant de trouvailles véritables que par d'autres beaucoup plus faciles — ces gags dont il est prévu à 99% de chances qu'elles feront rire 99% du public mondial. En tête, le trip de Buzz espagnol (copié sur le Chat Potté de Shrek), le rôle plus grand conféré aux trois extra-terrestres jaunes, et les personnages de Ken et Barbie, véritables hameçons à adjectifs (« désopilants », « hilarants », « déjantés », dans n’importe quel papier vous en trouverez des dizaines d’autres du même acabit). Cela est symptomatique du film entier : dans les deux premiers opus, les jouets étaient jetés dans un monde inconnu, le capharnaüm du réel où l’improvisation était la condition de la survie. Les emmerdes s’enchaînaient, et il fallait redoubler de courage et de spontanéité pour bluffer le spectateur, et s’en sortir. Dans Toy Story 3, l’idée même d’improvisation est tournée en dérision lorsque des jouets félicitent Woody pour son talent d’improvisateur, qui n'aura consisté qu'à se soumettre à la manipulation de son public, l'enfant joueur. Quant à l'illustre histoire d’évasion de Sunnyside, elle déçoit par sa banalité. Énonciation du plan, exécution du plan, montage parallèle. Dans les volets précédents, quand il y avait un plan, ou bien il plantait tout de suite, ou bien le spectateur n’était pas mis au courant ; le système à l'œuvre était plus discret. La séquence qui achève les grandes sagas est souvent révélatrice du projet dans son ensemble. Les réalisateurs se disent que le boulot est fini. Si le film n’est pas si important à leurs yeux, la séquence est bâclée. Prenez le Retour du Jedi : 12 guignols tapent dans leurs mains entourés d’oursons qui font la roue. Ambition de Lucas : nulle. Fin de Spiderman 3 : deux guignols dansent le slow avec l’air triste. Ambition de Raimi : sapée par les studios. Fin d’Indiana Jones 4 : une pièce vide. Fin de Toy Story 3 : deux jouets dansent le flamenco, tendent les bras vers la caméra en une sorte de « hey ! » synchrone avec la fin du remix espagnol de Newman : « tienes un amigo en mi – HEY ! ». Comment croire que les génies de Pixar n’ont pas été capables de trouver plus digne fin à leur dernier Toy que « hey » ?
L’animation de Ken et Barbie est en revanche excellente. Le clou étant ce moment où Ken enfile un short, se penche en arrière et fait saillir, sous le skaï vert crocodile, l’armature rigide de son bassin en plastique articulé, protubérance monstrueuse que les ordinateurs de jadis n’auraient jamais permis de distinguer, parce que l’on n’animait alors que la couche visible de l’image. De cet effet, dit de "sub-surface", on trouve un bel exemple au début, quand Woody est écrasé par le teckel. Il plante ses doigts dedans pour le faire rouler, la peau glisse alors par-dessus la graisse du ventre canin. Comme dans la scène avec Ken, le dispositif comique repose sur un dispositif technique qui n'est pas nouveau, mais une update. Comme beaucoup de choses dans Toy Story 3. Bonnie est une update de Boo, la petite choute de Monstres&Cie. La décharge de la fin update les scènes empoussiérées de Wall-E : pas étonnant que certaines images aient demandé 140 heures de calcul aux ordinateurs [lire l'entretien avec Matthieu Cassagne et Dylan Sisson], les déchets sont microscopiques et tous distincts les uns des autres. Poubelle de pixels.
Au terme de ce film plutôt économe dans sa distillation des moments de joie et de tristesse, se trouve enfin quelque chose d’aussi fort que l’élégie de la cow-girl Jessie dans Toy Story 2, ou que le résumé de la vie adulte de Carl Fredricksen au début de Là-Haut. La petite Bonnie tend la main pour attraper le dernier jouet qu’Andy, comme à la fin du premier Toy Story, vient de retrouver dans son carton. C’est Woody. La petite, qui vient de recevoir tous les autres jouets en cadeau, tend sa main vers le cow-boy ; et Andy a un mouvement de recul incontrôlé. Ce moment rachète le film, qui aurait été beaucoup moins riche si l'adolescent s’était contenté de remettre son trésor d'un air maussade. Plusieurs heures d’animation pour un geste d’une telle spontanéité que le personnage de synthèse semble l’avoir décidé lui-même, au dernier moment. Contre-champ : la petite fille ne comprend pas pourquoi ce grand garçon refuse soudain de lui offrir des choses. Etonnement mêlé de tristesse, d’inquiétude, d’amusement et d’envie. Et la musique, évidemment. Du piano, seul. Les lunettes 3D s’embuent. Andy se demande si son enfance est vraiment finie, s’il est prêt à s’en débarrasser pour de bon – lui qui avait prévu d’emmener Woody, artefact du jeune âge, à la fac. Là-Haut s’ouvrait sur une vie adulte déroulée en quelques minutes, avec une vitesse qui contribuait beaucoup au tragique de la scène. Toy Story 3 s’achève sur un âge adulte qui commence, s’ouvre au tragique d’une vie qui passera, détachée de l'éternité de l'enfance, loin des traits figés des jouets. En retenant Woody, Andy hésite à mourir, à suivre le chemin de Carl. Et puis décide.
Toy Story 3 est sauvé par cet instant de grâce. Qui est aussi un moment typiquement Disney, fort d'un savoir faire et d'une signature : celui et celle de centaines d'histoires de rites de passage. Dans une saga Nouvel-Hollywoodienne le héros ne se serait pas séparé de l'artefact. Tout comme Indy ne se sépare jamais du chapeau qui, comme on le decouvre dans le troisième épisode, lui a été donné par un père de substitution. Et Michael Corleone ne se sépare jamais de l'idée qu'il vivra un jour une vie différente de celle de son père. Le Nouvel Hollywood remet à jamais la confrontation avec la vie qu'on aurait pu vivre si on n'était pas ce qu'on est. Ce sursis infini, éternel compte à rebours en attente de la vraie vie, ne vient pas d'une considération commerciale (continuer la saga encore et encore), même si en dernière analyse cela revient au même. Il vient plutôt d'une certaine idée du destin.
Toy Story, la saga, est prise entre deux tendances. L'héritage nouvel-hollywoodien, tout aussi évoqué qu'esquivé, et l'univers reconcilié des héros Disney. Avec le troisième volet, elle fonce finalement vers la morale du château de la Belle au bois dormant. Le film qui importe d'ailleurs vraiment pour comprendre les enjeux actuels de l'animation, ce n’est pas lui, mais Day & Night, projeté en lever de rideau. Parce que 2D et 3D se cherchent et se repoussent depuis 15 ans, que ce soit dans La Princesse et la Grenouille quand les voitures et les meubles en 3D troublent la toile des dessins, ou dans Toy Story 3 quand les personnages en 3D se retrouvent dessinés par une petite fille. Rien n’est jamais acquis au personnage animé, ni sa force, ni sa faiblesse – ni sa dimension. Day & Night métaphorise cette relation entre deux opposés apparents, entre 2D et 3D. De la même manière que le jour et la nuit finissent par échanger leurs caractéristiques, les deux dimensions s'y marient à la perfection, d'une manière qui serait assez difficile à décrire – ce qui en fait un pur objet de cinéma. L'esprit novateur qui conduisit au premier Toy Story, il est ici.
KeyequipeCBGoHere, KeyequipeERGoHere
28 juillet 2010
Note : On retrouve Les Aventuriers de l’Arche Perdue dans Toy Story 1, lorsque la mappemonde roule vers Buzz ; L’Empire Contre-attaque dans Toy Story 2, quand l'empereur Zurg annonce à Buzz qu’il est son père ; Indiana Jones 3 et sa scène d’ouverture autour d’un train dans le désert dans Toy Story 3, qui reprend aussi, de Star Wars, la scène fondamentale du compresseur de déchets. Dans Toy Story 2, quand Rex court après la voiture de Barbie, un plan dans le rétroviseur cligne de l’œil à Jurassic Park, dont on identifie le rugissement du T-Rex au moment de la scène d’ouverture de Toy Story 3, et une citation du gros-qui-se-fait-bouffer-par-le-petit-avec-la-collerette, lancée hors-cadre par le cochon-tirelire feignant une dispute avec le dinosaure : « No wonder you’re extinct ! ». Cette proximité avec Jurassic Park, sorti en 1993, c'est-à-dire au moment du lancement de Toy Story, s’explique assez simplement : il s'agit de deux films séminaux dans le domaine des images de synthèse. Le premier les a inventées, le second a inventé le long-métrage généré par ordinateur - Toy Story 1 ayant été à la 3D, en 1995, ce que fut à la 2D, en 1938, Blanche-Neige. Enfin, Jurassic Park et Toy Story ont chacun donné lieu à une trilogie, dont chaque volet se devait de reproduire la prouesse technique de ses débuts. Ce qui se corse, évidemment, lorsqu’on aboutit au 3e opus. Et l’on remarque la même lassitude de la part du fondateur de la franchise, Spielberg dans un cas, Lasseter dans l'autre : Jurassic Park 3, comme Toy Story 3, a été confié à un réalisateur différent de celui des deux premiers épisodes, donnant lieu à un trip d’animateurs avant toute chose. Joe Johnston, Lee Unkrich - les élèves qui auront échoué à surpasser leurs maîtres.