J'ai compté deux bonnes scènes, dans ce film avec Bruce Willis. Dans la première, le clone du flic joué par Bruce – cheveux sur le caillou, peau jaune paille, œil rose – poursuit un être humain d'ancienne fabrication, genre pas propre, mal rasé, dans une zone franche réservée à ses semblables : sauts de tôle en tôle, froissements de métal, fracas d'assez de matière industrielle made in XIXe siècle pour que le spectateur se rappelle qu'il est face à un film de Jonathan Mostow, dont l'action rustique – Kurt Russell ! – le ravit avec Breakdown [NdE : la Revue d’alors publia une note positive]. Dans l'autre bonne scène, Bruce en personne, je veux dire ce vieux Bruce humain dont on croirait qu'il trimballe toujours une méchante gueule de bois – zéro cheveu, un bouc, peut-être une chemise à carreaux empruntée à Kurt – poursuit un clone féminin péroxydé, et cette fois c'est elle qui bondit entre les murs, les toits de voiture, etc.
Deux bonnes scènes, c'est peu. C'est pourtant un prodige, si l'on songe que Clones dure 1h25, et qu'en ce temps record il faut expliquer par quelles étapes l'homme fut amené à laisser la place à des « substituts », quelle guerre sévit au sein du plus grand fabriquant mondial, comment s'organise la Résistance pour le retour à l'humain, et pourquoi, au bout du compte, la planète ne sera sauvée qu'à condition d'une déconnexion générale. J'ai bien dit déconnexion. Car le titre français est en vérité aussi trompeur que peut l'être un clone. Surrogates signifie « substituts » et non « clones ». Les surrogates sont des robots que chacun télécommande depuis son chez-soi, trop terrifié par la vie au dehors pour oser sortir, trop décati par le temps pour ne pas préférer envoyer à sa place une belle poupée remplaçable à la première avarie. Clones est encore un film sur Internet, plutôt que sur la duplication. Encore une méditation sur le réel et le virtuel. Oui oui.
Avec les surrogates, plus de criminalité – la mort d'un substitut n'est pas celle de son propriétaire, sauf exception dont le film fait son argument –, tout le monde est beau et en pleine forme. Mais où sont les émotions ? Où est l'humain ? C'est le souci de Bruce, l’homme qui se leva du pied gauche. Allez, debout… Déjà !? – Déjà. Lève-toi, Bruce. C’est le début d'Une journée en enfer, sa main massant une nuque endolorie par l'alcool, dans la voiture de police qui l'emmène à la rencontre de Samuel L. Jackson. C’est le réveil en sursaut du boxeur de Pulp Fiction, un autre film avec Samuel L. C’est Incassable, où le même Sam demande : ne voudrais-tu pas, un beau matin, poser le pied sur la moquette sans cette tenace tristesse chevillée au ventre ? Oh Bruce, wouldn’t you like it ? Si si.
Et pourquoi paraît-il ainsi toujours se réveiller de quelque nuit noire, notre vieux Bruce en peau d’homme ? C'est qu’il entend bien, de toute sa lassitude et de toute sa vigueur, dissiper le cauchemar d'un monde où il n'y aurait plus d'hommes, que des machines. Ou mieux encore, si vous consentez à franchir avec moi un degré dans la complexité, le truc de Bruce, sa définition de l'humanité, c'est qu'elle est à elle-même son cauchemar, son mauvais rêve. Nul ne doit lui voler la vedette dans cette difficile chasse aux fantômes. Also sprach Bruce : l'homme est l’être qui se réveille. Sinon de son propre gré : de lui-même. La condition humaine n’est pas un drapé antique, c’est un tombé du lit. Nous retirer ça, c'est nous retirer tout ! C'est pourquoi humain, en langue Bruce, se dit comme suit : chauve et de mauvais poil, mal luné et toujours prêt à repartir pour un dernier tour.
On peut faire confiance à l’Amérique pour inventer des fables (celle de Clones est adaptée d'un comic) toujours plus fines, toujours plus actuelles, même s'il lui faut les tordre dans tous les sens, et les rendre à la limite de l'inintelligible pour en faire tenir les chicanes dans moins de 90'. On peut lui faire confiance pour inventer des machines critiques anti-virtuel qui soient aussi, à un autre niveau, une manière de faire passer la plus amère pilule du cinéma contemporain : tout, même le bouc de Willis, a l'air d'avoir été numériquement retraité à la post-production.
Faisons-lui encore confiance pour produire des images finales dont l'unanimisme émane encore un parfum trouble : subtil mais capiteux. Ainsi, il n'est pas nécessaire d’être un baudrillardien en perruque pour avoir remarqué combien, depuis un petit nombre d'années, cette même Amérique s’amuse à jouer avec le spectre de l'Apocalypse. Combien elle aime la provoquer, combien elle la désire. A la fin de Clones, Bruce Willis est lessivé – imaginez-le dans une pièce d’un autre Sam : Beckett –, mais il décide de tout débrancher : fini les clones, retour au réel. (Avec Bruce, c'est toujours retour au réel et dodo les petits ; pour Bruce, le réel c'est le retour, c'est le réveil, c'est Jean-Jacques Goldman, encore un matin, un matin pour rien derrière le rideau, de l’autre côté de la fenêtre : dernière scène de Clones). Voici donc que des loques en robe de chambre quittent pour la première fois depuis des lustres la pénombre de leur living-room, les voici dans la rue, ces nouveaux morts-vivants romeroïdes, hagards, perdus sans leurs substituts.
Et là, un doute. Serait-ce nous, ces silhouettes grossies à l'ice-cream, les doigts pleins d'ampoules d'avoir trop titillé le clavier ? La peau blanche, non d'avoir vécu, vieilli, mais d'avoir laissé d'autres vivre à notre place ? Ou sommes-nous plutôt ceux-là, ces substituts bien sapés que la déconnexion lâche comme des pantins désarticulés sur le macadam de New York ? Dis-nous Bruce, c'est la fin ou le début du monde ? C'est écrit dans la bande-annonce de 2012 : The end is only the beginning.
Frédéric Moreau
