« On va enfin vivre notre vraie vie ? » demande fébrilement l’héroïne à son amant après leur délit de fuite. Elle aurait pu tout aussi bien lui demander s’ils allaient enfin commencer à vivre, tant la banlieue alsacienne décrite par Sarah Leonor est mortifère. Paysage pour personnages taiseux ? Un peu. Un cambrioleur des faubourgs aussi pro que secret : Guillaume Depardieu, son avant-dernier rôle. Un complice tout juste sorti de taule :  Jacques Nolot, le grand. Une prof d’allemand trentenaire, remplaçante en attendant mieux : Florence Loiret-Caillet, remarquable. La troisième tombe amoureux du premier qui délaisse le second pour échapper à la police et vivre l’amour en plein air.

Mais paysage surtout. Grisaille vécue sans apitoiement excessif, surtout palpable dans la raideur de corps décharnés. Bien plus consciemment que Rivette dans Ne touchez pas la hache et son personnage de général boîteux lancé à l’abordage d’appartements cossus, Sarah Leonor est la première, et donc sans doute la dernière, à avoir réellement bâti un film pour Guillaume Depardieu. Le film repose tout entier sur lui jusqu’à vouloir lui ressembler : sec, nerveux, anguleux. Cela devient de plus en plus évident à mesure que le film avance, Sarah Leonor s’intéresse surtout au potentiel formel des paysages et des acteurs qu’elle filme. Elle ne cherche ni à démonter les mécanismes sociaux de la banlieue, ni à enchanter son quotidien en réveillant un merveilleux latent ; ni même à poser un regard élégiaque sur les zombies qu’elle filme. Toute la ville est éteinte et uniforme, jusqu’à ce que par l’intermédiaire du couple Depardieu / Loire-Caillet, une évasion romanesque se greffe à la chronique naturaliste qui emmène le couple loin de la morosité périurbaine.

Il y a des signes annonciateurs. D’abord le titre, pas le plus fin : Au voleur laisse entendre le cri de la victime et l’extase du rapt amoureux. Ensuite, chaque larcin est l’occasion d’une fiction miniature, d’un peu de film d’action dans le quotidien morne. Sarah Leonor y révèle un véritable talent pour le découpage, notamment dans la séquence de course-poursuites en voiture au terme de laquelle le film déraille vers des voies champêtres. Surtout, un signal récurrent annonçait cette piste : lorsque Depardieu vient chercher Nolot à sa sortie de prison, il attire son attention par un sifflement d’oiseau, sorte de code secret servant à mettre en garde de la présence de la police. Ce sifflement d’oiseau, qui est le langage par lequel ce qui est hors-la-loi peut continuer à parler à l’insu du monde de la loi, s’étend bientôt aux dimensions d’un monde. Le film quitte la banlieue pour investir le sous-genre américain du film d’évasion d’un couple fugitif : You live only once de Fritz Lang, Les Amants de la nuit de Nicholas Ray, Badlands de Terrence Malick, et, surtout, La Nuit du chasseur de Charles Laughton, auquel le film rend hommage par une longue descente de rivière en barque.

AU VOLEUR de Sarah Leonor. France, 2009. Avec : Guillaume Depardieu (Bruno), Florence Loiret-Caille (Isabelle), Jacques Nolot (Manu). Sortie : 30 septembre 2009



ALSACE - PARIS - TEXAS

AU VOLEUR

de Sarah Leonor

6,9

Chaque stop est l’occasion d’une pause romanesque ou fantastique. Vol de nourriture, baignades érotiques, compagnons animaux, temps mythique de l’idylle pastorale. Un groupe d’enfants passe en chantant à la gloire des cow-boys, et l’on pense évidemment au post-genre, à Dead Man, à qui Depardieu en mauvaise posture fait alors songer. Sarah Leonor réussit de belles dérives sur fond de ballades folk suaves, de beaux travellings embroussaillés où les personnages troquent leur allure de zombies pour une vigilance et une adresse animales. Impossible de nier cette beauté. Sans aller jusqu’à évoquer Apichatpong Weerasethakul. On pense ici davantage au portugais Joao Pedro Rodrigues, peut-être parce qu’ils ont le même conseiller musical (Frank Beauvais) et le même distributeur (Shellac). Même bande. De beaux films aussi. Mais toujours si amoureux du Cinéma qu’ils risquent toujours de tourner à l’exercice d’admiration et de fascination gonflée à l’hélium.

La scène de l’arrestation manquée est révélatrice. La nuit tombée, le couple forcément pris d’envie sociale se rend dans un bal. Bonne musique. Trop bonne. Trop subtile. La campagne se met à ressembler à une fête parisienne. Retrouver une fête parisienne au fond d’un rêve pastoral est difficile à accepter. C’est une réalité de la production française : les aides accordées par les régions permettent souvent aux cinéastes parisiens d’aller filmer en province. Quand une dérive en province se met à ressembler à une soirée cinéma tartare fête, c’est là qu’il y a un problème.

 

Olivier Cheval, KeyequipeATGoHere