Une aiguille à tricoter, ça sert à avorter ; deux aiguilles à tricoter, ça sert à réaliser… un improbable objet de forme tubulaire rouge et bleu flanqué de deux appendices boursouflés. L’affiche est dans cet étonnement sans doute et ce détournement : ah bon, ça sert à ça, vraiment ? Eh oui, vraiment ! Car la domination masculine se niche dans les plots de sécurité routière, dans les gratte-ciels, les bites d’amarrage, mais aussi dans les cravates qui pointent pour le spectateur inattentif l’endroit du pouvoir, là d’où tout viendrait. Patric Jean collectionne ces objets de notre quotidien qui sont autant de pense-bêtes et de rappels à l’ordre. Cette collection prend la forme de photos d’objets collées sur un mur que le cinéaste remplit au fur et à mesure. Le mur blanc est peu à peu saturé de représentations phalliques et le cinéaste, comme le spectateur, quasiment enseveli sous elles.

Il ne s'agit pas pourtant d'un répertoire d'anecdotes. Construit à travers des portraits et des enquêtes, bien rythmé, souvent drôle, parfois pas du tout, le documentaire de Patric Jean raconte une violence qui n’est pas seulement symbolique. On se laisse prendre sans savoir qu’on va quelque part et le voyage est aussi intéressant que son terme est déprimant : la persistance objective du pouvoir patriarcal dans nos sociétés. Patric Jean décortique les mécanismes de ce pouvoir et nous apprend à les repérer, tels qu’ils sont depuis des siècles mais aussi dans leurs mutations contemporaines. A ce titre, La Domination masculine est salutaire et mérite d’être diffusé et vu.

Quelques étapes de ce parcours sont attendues mais elles n’en sont pas moins intéressantes. Elles attestent de la pérennité des mécanismes de domination et de la récurrence des préjugés (l’exhumation d’une interview de Léo Ferré ne déparant pas une anthologie de la bêtise misogyne) tout autant que des visages et des mots qu’ils prennent aujourd’hui. Ainsi de ce passage obligé sur l’éducation des petites filles et des petits garçons qu’on regarde avec sidération : c’est bien en effet un jeune homme d’aujourd’hui qui explique à la caméra les rayons du magasin de jouets où il travaille et, sans ciller, commente les jeux offerts aux petites filles « pour imiter maman » car « elles manquent d’imagination » et ne savent qu’imiter, tandis que les petits garçons, si créatifs, créent un monde à partir de rien. La caméra a beau jeu de balayer les boîtes de jouets aux formes plus phalliques les unes que les autres, éjectant toutes sortes de liquides plus ou moins blanchâtres. Que dire de cet autre passage obligé sur le remodelage des corps par les images publicitaires où est retravaillée sous nos yeux une image de femme nue dont on galbe les seins, efface les grains de beauté, allonge le cou, alors que le graphiste nous explique qu’il serait stupide de prendre ces images pour un reflet du réel et encore plus de vouloir s’y conformer ? Ici c’est l’art du documentariste d’allier ces images qui parlent pourtant d’elles-mêmes à une parole qui les commente et nous enlève toute illusion sur les risques de sur-interprétation : non, ce ne sont pas que des images, ces réalités sont là, dans nos vies comme dans notre imaginaire, elles sont actives en profondeur. A ce titre, le morceau de bravoure du film est certainement le début. Cela se passe dans une structure chirurgicale. Les images d’abord, les sons aussi, les regards non pas vers la caméra mais vers ce qui est le centre d’intérêts des protagonistes et l’obsession de nombreux hommes : c’est ainsi que nous sommes conviés à constater les effets de la domination masculine. Le témoignage du principal intéressé est ensuite recueilli par Patric Jean dont le silence dans l’entretien sait aussi être accoucheur des mots des autres.

L'enquête est menée en France, en Belgique, au Québec. Elle décrit une domination dont le spectre est largement décliné, du plus infime au plus dramatique à travers de nombreux portraits fascinants. La comparaison des trois territoires n’est pas systématique, la présentation de la situation québécoise en revanche est particulièrement éclairante pour des spectateurs européens. Là-bas,  le féminisme est d’Etat et les politiques d’égalité entre hommes et femmes ont reçu une attention politique bien plus solide qu’en France ou en Belgique. Plus concrètement, encore, la manière dont la police de Montréal conçoit son rôle dans l’aide aux femmes victimes de violences conjugales est à des années lumières des moyens français. C’est l’analyse de l’important pourcentage des crimes et délits liés à des violences conjugales qui a convaincu ces forces de l’ordre de la nécessité d’agir sur elles. C’est ainsi aussi que les femmes peuvent se sentir mieux défendues ou protégées. Il n’en reste pas moins que les risques de violence sont importants ; les témoignages des femmes victimes le disent particulièrement nettement, sans sombrer dans la dramatisation. Une femme est tuée tous les trois jours par son conjoint en France : le sujet n’est pas anecdotique et la réalité des meurtres d’hommes par leur femme n’enlève pas à la domination masculine son potentiel de violence et de sentiment d’impunité.

La Domination culmine avec l’évocation de la tuerie de Montréal du 6 décembre 1989. Un homme entre dans une salle de cours de l’Ecole Polytechnique, fait mettre les garçons à l’écart et tire sur les étudiantes regroupées faisant 14 mortes. Ce 6 décembre, la violence ordinaire contre les femmes devient violence politique contre les femmes et les féministes (« je hais les féministes ! », avait hurlé l’assassin) ; et la défense des droits des femmes devient la cible d’une haine, levain d’un mouvement qui sous le nom de « masculiniste » entend défendre les hommes et résister aux attaques qui les prendraient pour cibles.

Patric Jean a lui-même fait les frais de la violence de ce mouvement. Son film permet de mettre des visages (ordinaires) sur ces hommes haineux : ils ne lui ont pas pardonné et le menacent depuis.



Raphaëlle Branche

18/12/2009

LA DOMINATION MASCULINE de Patric Jean. France, 2007. Durée : 1h43. Sorti le 25 novembre 2009. SÉANCES.

MÂLE EN POINT
LA DOMINATION MASCULINE de Patric Jean
7.0