Jennifer's Body n'est pas le film que j'attendais. Ce n'est pas le film promis par l'affiche et la rumeur. Ce n'est pas l'histoire d'une lycéenne qui retourne la loi machiste en dévorant ses camarades de classe à pleines dents. C'est autre chose. C'est mieux ? C’est différent.

Ce n'est pas l'histoire du body de Jennifer, à laquelle Megan Fox prête le sien, sa voix de crécelle, ses lèvres entrouvertes, son air bébête et son peu de talent. C'est l'histoire de Needy, sa meilleure amie depuis l'enfance, sa confidente, son souffre-douleur : blonde, à lunettes, mal fagotée, songeuse… C'est Needy qui se remémore en voix off les drames qui frappèrent cette saison-là la petite ville de Devil's Kettle. C'est avec Needy que le film se clôt. C'est Needy qui en délivre la leçon amère et savoureuse. Sur l'affiche française, le nom d'Amanda Seyfried est écrit en petits caractères, mais sur l'affiche américaine il fait jeu égal avec celui de Megan Fox : c’est beaucoup plus clair.

Jennifer's Body est donc en vérité l'histoire de deux filles, la brune et la blonde, la délurée et la timide, la maquillée et la roots… L'inversion des rapports ordinaires brune / blonde devrait déjà être une piste. Une autre, plus féconde, est le montage parallèle – lourdement appuyé, efficace – qui rapproche Needy au lit avec son petit ami Chip de Jennifer s’apprêtant à prendre au piège de sa poitrine tendue puis de sa bouche goulue le gothique du lycée – un garçon au demeurant sympathique (son arrivée en voiture et en chantant est réussie et drôle). Difficile de manquer la correspondance : tout indique dans cette scène que Needy hérite de l’horreur orchestrée par Jennifer, mais aussi de la jouissance qu’elle libère. Lorsqu’elle hésite entre cri et plainte, Chip s’étonne et demande, flatté : « Am I too big ? ». Rires dans la salle. Message reçu.

Si le film traite bien de vampirisme, celui-ci pourrait dès lors être ailleurs qu’on le suppose. Aux commissures des lèvres pulpeuses de Jennifer, mais pas seulement. Jenni croque les hommes, elle s’abreuve à pleines mains de leur sang, elle s’en remplit : premier vampirisme, littéral, tribut payé au genre. Second vampirisme, métaphorique, moins couru : celui qui court d’une fille à l’autre.

Comment court-il ? J’ai une hypothèse, je vous la donne : la meilleure idée du film, la moins prévisible, est que le vrai, le bon vampire est Needy ; et que Jennifer est sa victime, un corps superflu à ranger au placard des vieilleries de l’Histoire féminine. Et tant pis s’il faut en passer par un massacre.

Vous êtes perplexe. Jennifer’s Body n’est pourtant pas n'importe quel teen-age movie de consommation courante, je-ne-sais-quelle inrockuptiblerie. Il est mis en scène par Karyn Kusama, réalisatrice d’un pré-Million Dollar Baby, Girl Fight (avec Michelle Rodriguez), d’Aeon Flux (avec Charlize Theron) et plus récemment d’un épisode de la série L Word. En outre et surtout, il est écrit par Diablo Cody, ex-strip-teaseuse devenue blogueuse devenue scénariste devenue lauréate d'un Oscar [pour Juno, auquel la Revue d'alors consacra une note circonspecte]. 

Cody, c'est un peu la réponse féminine à Apatow, le passage à l’âge adulte raconté du point de vue exclusif de la fille, et non du garçon. Avec un supplément d'agressivité militante à la Valérie Solanas ou à la Virginie Despentes : la conviction de la diablesse, c'est que les filles sont douées d'une force ancestrale qu'on ne soupçonne pas. L’ado enceinte est une sage, elle fume la pipe, elle a mille ans, et la jeune femme effacée est une guerrière, si on la regarde bien.

Un tel volontarisme a sans doute un fond lesbien. Celui-ci demeurant ici un sous-texte, reprenons plutôt. L'argument de départ est rigolo, croquignolet : Jennifer se transforme en vampire après qu'au sortir d’un concert, un groupe de rock baptisé Low Shoulder l'offre comme vierge en sacrifice à Satan, pensant ainsi pouvoir enfin percer sur la scène indé. Or Jennifer n'est pas vierge, « not even from behind ». C’est pourquoi elle survit, a les crocs, s'affame de vengeance…

Il y a ici une double ironie, et doublement féroce. Ironie n°1, accessoire mais goûtue : à travers Low Shoulder – et leur leader, l’excellemment coiffé Adam Brody –, c'est l'association juteuse entre rock indé et adolescence, sous couvert d’innocence ado, qu’attaquent Cody et Kusama ; qu’elles attaquent d’autant mieux qu'une chanson du groupe devient l'hymne funèbre du lycée ensanglanté. Ironie n°2, en fait la première : la fable de la (fausse) vierge devenue serial killeuse sert à dénoncer les abominations auxquelles s'expose une société qui continue à voir dans la virginité une valeur, alors même que celle-ci n'existe plus.

Bien que vengeresse, Jennifer est donc victime de ça : d’une idée à la fois désuète et cannibale de la femme comme proie et trophée. Et cette idée la terrasse jusque dans sa rébellion contre les hommes, pure inversion du rapport chasseur / chassé. Quelques derniers indices encore : aux premières et aux dernières images, la jeune fille regarde, allongée sur son lit, une vidéo de fitness, un truc pour se faire un cul en acier inoxydable, se rendre à la fois désirable et intouchable (texto). Jennifer est un cliché. Needy ne le lui enverra d’ailleurs pas dire : tu n'es plus aussi belle qu'avant, je sais que tu prends des laxatifs pour maigrir et rester populaire (« socialy relevant »). Tu doutes, tu n'as pas confiance en toi… Même devenue vampire, la bombe aux hanches super-fines ne sera donc jamais rien d'autre qu'un fantasme. Un format, un fétiche.

L’objet du désir féministe, la véritable figure héroïque, capable d'aimer les hommes qui le méritent et d’exécuter les autres, la femme à laquelle le générique final rend un vibrant et sanglant hommage, ce n’est pas elle, c’est l'autre : la blonde armée de ses lunettes et de sa sensibilité, à quoi s’ajoute maintenant la détermination dont son ex-amie lui a obligeamment fait don d’un coup de dents. C'est elle, le corps qu’il faut à toutes les Jennifers du monde.

The body that you need is Needy’s Body, tel se résumerait le beau dit de Cody.



Frédéric Moreau

JENNIFER’S BODY de Karyn Kusama. États Unis, 2007. Avec : Megan Fox, Amanda Seyfried, Johnny Simmons. 1h45. Sortie : 21 octobre 2009


LINKS

Entretien avec Diablo Cody, Courmayeur novembre 2009.



LE BEAU DIT DE CODY

JENNIFER’S BODY de Karyn Kusama

7.3