LE QUATTRO VOLTE
de Michelangelo Frammartino
7.9
LE QUATTRO VOLTE
de Michelangelo Frammartino
7.9
Il se passe des choses dans le cinéma italien, dans sa marge notamment. En un an, pas moins de trois films remarquables. La Pivellina de Tina Cozzi et Rainer Frimmel, La Bocca del Lupo de Pietro Marcello. Et Le Quattro Volte de Michelangelo Frammartino.
Dans l'une des régions les plus sauvages d'Italie, un village oublié par le temps. Un vieux berger soigne ses maladies à l'aide de poussière d'église, qu’il mélange avec l'eau que lui fournit la bonne du curé en échange de lait de chèvre. Une chèvre perd de vue son troupeau, et se refuge sous un grand arbre. Des villageois coupent un sapin et l’amènent au centre du village pour la fête du printemps. D’un grand sapin blanc, ils font une grande charbonnière à l'apparence extraterrestre, voire préhistorique. Les derniers jours (de l'homme) cohabitent avec les premiers jours (de l'animal). La mort comme la naissance est un nouveau commencement, où début et fin se touchent. Épris de philosophie, Frammartino reprend la pensée de Pythagore qui professait dans cette même région, à Crotone, l'enseignement de la transmigration des âmes.
Le lieu, Alessandria del Carretto, et la fête, La festa della pira, sont ceux que Vittorio de Seta avait filmés en 1959, dans le court-métrage I Dimenticati (Les Oubliés). De Seta, documentariste hérétique qui fut encouragé par Zavattini, Pasolini et autres Jean Rouch, est en voie de redécouverte en Italie depuis au moins une dizaine d'années. Dans I Dimenticati, la fête du sapin, rite printanier, est restituée par flashes, avec des cadrages d'une grande beauté où se succèdent de façon rhapsodique morceaux d’architecture et visages d’enfants. Enfants qui dominent un autre court-métrage de De Seta filmé en Sardaigne, Un giorno in Barbagia (1958). Ils y jouent, dansent, sautillent. Pastori a Orgosolo (Bergers à Orgosolo, 1958), toujours filmé en Sardaigne, montre dans la séquence d’ouverture un berger nageant parmi les chèvres, observées de près dans leur clôture. Il y a pourtant une grande différence d’approche entre ces deux cinéastes. De Seta cherchait « l'essence derrière l'apparence », selon l'expression du critique Goffredo Fofi. Il filmait un monde ancien, déjà à son époque en voie de disparition, mais encore présent. L'urgence de son cinéma se fondait sur l'enregistrement d'un prochain devenir fantôme des physionomies, des lieux, des modes de vie. Frammartino constate la dissolution de ce monde. S'il ne nomme jamais Alessandria del Carretto, c'est que chez lui la démarche documentaire a inversé ses fins. Chez lui, la métaphysique, l'intemporel, sont au premier plan. Il s'agit alors, pour son cinéma à lui, de retrouver l'apparence, le temporaire, l'existant qui se cache derrière l'essence métaphysique des images.
L'approche de De Seta était immédiatement anthropologique. L'homme est certes en osmose avec la nature, mais tout est filmé du point de vue du pécheur, du berger, de l'agriculteur. Jamais de l'animal, du végétal. Encore moins du minéral. L'osmose dans Le Quattro Volte est au contraire une totalité. Elle s'étend à toute la matière, y compris cinématographique. Ce qui fait le prix de ce film est aussi sa limite. La dimension choisie est conceptuelle. Il s’agit d’illustrer, jusque dans la forme même du film, une vision panthéiste du monde. Frammartino reprend certes le cinéma, expérimental mais rustique, de De Seta. Mais il le plie à sa propre démarche, fortement influencée par son travail dans l'installation multimédia. Si l’on perçoit vite le carcan qui enferme ici l'émotion, Le Quattro Volte offre néanmoins une réflexion sur l'oeuvre de De Seta et sur le monde filmé par celui-ci.
L'approche conceptuelle qui est celle du film véhicule aussi un message. Le Quattro Volte montre la désertification des villages du sud italien. Peu de jeunes. Un seul “enfant”, et c’est une chèvre égarée. La modalité abstraite qui imprègne le son et les images transforme en musique lancinante le constat : le monde jadis filmé par De Seta est aujourd'hui presque abandonné par ses héros. Mais la douceur du film est telle que l'on ne saurait dire si l’on assiste à la fin du monde ou à son commencement.
Francesco Boille
13 janvier 2011
LE QUATTRO VOLTE
Michelangelo Frammartino
Italie, Suisse, Allemagne, 2010.
Durée : 1h28.
Sortie : 29 décembre 2010.