Autour de ce projet, la confiance ne régnait pas comme Max couronné sur l'île des Maximonstres. Annoncé chez Universal, passé chez Warner, retardé, dénigré en projections-test, sommé en conséquence d'être remodelé, Max et les Maximonstres se faisait craindre plus qu'attendre, pour l'amateur du livre de Maurice Sendak dont il est adapté - et malgré la participation de ce dernier à la production. Les studios ont rejoué contre le film la campagne alarmiste de Françoise Dolto à l'époque de la parution de l'album illustré : trop sombre, trop violent pour les enfants. Qu'on se soucie de psyché enfantine ou de sa cible de public, Max a du mal à s'imposer. Spike Jonze le définit plus volontiers comme un film sur l'enfance que pour enfants. Le cinéaste s'est battu pour son film ; mais on pouvait s'attendre un saccage organisé par la production, et un scénario qui ne ferait que grossir un récit qui tenait originellement en vingt-cinq phrases et dix-huit dessins.


Dès les premières images, craintes ou espoirs se taisent. Max, dans son costume de loup, fourchette à la main, déboule dans les escaliers de la maison à la poursuite du chien domestique. En quelques secondes, le film interpelle, trouve un rythme, une énergie et un ton propres, sans se départir de la rapidité du livre. La course est filmée et montée nerveusement, comme s'il s'agissait d'une traque cruciale dans un James Bond. L'image se fige sur le visage de Max en plein effort, pour laisser apparaître le titre, «Where the wild things are» grossièrement tracé à la main. Au plan suivant, on retrouve Max à l'extérieur qui se jette dans son «igloo», un abri creusé dans la neige. Le film s'exprime comme son héros, par intensités ; un peu plus tard - c'est l'argument du film - Max sera en proie à une colère et une angoisse telles qu'il les matérialisera en un pays peuplé de gros monstres poilus et cornus où il se réfugie. C'est là que se déroule la majorité de l'histoire. Les monstres menacent de le dévorer avant de l'adopter comme roi. Spike Jonze adhère si bien à son sujet que sa formule de «film sur l'enfance» ne tient même pas mieux que l'étiquette du "film pour enfants". Beaucoup mieux, on croirait l'enfance qui se filme. Il fallait une maîtrise, une puissance telles qu'on ne les attendait pas chez ce cinéaste dispersé, pour réussir à déborder le film sur l'enfance en film d'enfance.


Max fait l'expérience de la mise à l'écart, du sentiment d'exclusion quand les amis de sa soeur le bousculent et qu'elle n'intervient pas, quand sa mère le laisse seul dans sa chambre à l'étage et s'amuse en bas en bonne compagnie. Elle l'abandonne au sort du narrateur d'À la recherche du temps perdu privé de son baiser rituel avant le coucher, un soir où la famille reçoit du monde. On tient là un indice. Le grand mouvement La Recherche est la maturation d'un créateur qui s'ignore, le narrateur se réalisant comme écrivain au terme du livre. Max accomplit la même chose, à cette exception près qu'il s'agit d'un personnage qui se réalise devenant cinéaste et pas écrivain. Il vit un premier quart d'heure de film «objectif» pour le reformuler ensuite selon les signes de son imaginaire, le film entier étant une réécriture de son introduction. Tous les éléments des séquences originelles auront leur correspondance sur l'île. Au début, Max s'insurge, tempête contre son délaissement, devient franchement «out of control» comme lui lance sa mère - plus tard, c'est lui qui criera cette phrase à un Maximonstre déchaîné. D'autres images sont moins directes. L'amant à lunettes de sa mère est synonyme d'une peur de la perte. Sur l'île, la créature KW s'éloigne de la communauté des Maximonstres pour copiner avec un couple de hibous sur la plage. Max est l'esthète instantané du dédale de sa vie mentale, et en cela, le réalisateur du film. Acte d'exister et de créer sont confondus, le héros érige la création en absolu de l'affirmation de soi, et ce, malgré lui, par le simple fait de ressentir. Quand il arrive sur l'île, sa promptitude à inventer une histoire et à se réinventer lui-même le sauvent des crocs des monstres. Il se fait passer devant eux pour un guerrier aux fabuleux pouvoirs, qui a regné sur une horde de viking. De là que les Maximonstres impressionnés, plutôt que le dévorer, l'élisent roi. Et on sent le film animé par une énergie similaire à chaque séquence, c'est un film contrarié qui revendique pour lui-même. Max et les Maximonstres est d'autant plus précieux que sa remarquable singularité s'est imposée de haute lutte.


«Lutte» est le second mot-clé. Si le film est tellement beau, c'est qu'il se moule entièrement dans la dialectique de la lutte de Max, qui donne une image forte et pertinente de l'angoisse de l'être-enfant. Elle se formule en deux désirs qui se contrarient l'un l'autre, celui de s'aventurer dans le monde et celui de s'abriter du monde, figuré en autant de terriers, tanières et cabanes. Les deux pulsions ne prêtent pas à l'analyse, elles sont plutôt expérimentées, toujours remises en jeu dans de nouvelles situations, se répondent comme quand Max décrète la construction d'un fort pour se cacher avec ses sujets les monstres. Il ajoute qu'eux seuls pourront y entrer, le fort fera automatiquement exploser la cervelle des indésirables. Plus loin, les hiboux de KW sont pourtant admis. Mais revenons à la séquence primitive de la colère. C'est à ce moment que, réprimandé, Max fugue dans la nuit et atteint un rivage, duquel il s'embarque en voilier vers l'île des Maximonstres. D'une part, Spike Jonze suscite un monde vraiment étonnant, davantage aride qu'enchanteur, avec sa communauté de monstres tristes, son désert, ses falaises, une forêt où le marron l'emporte sur le vert - les amas de branches évoquant assez le trait de Sendak. D'autre part il suit les pérégrinations de Max sur un mode réaliste, caméra embarquée. Pas de corps digital pour les créatures, ce sont de vrais costumes de poils et de plumes retouchés à l'ordinateur. Les monstres ne tonnent pas dans des voix grosses comme leurs bouches de mangeurs d'enfants ; elles sont naturelles. Tout fan des Soprano sera un peu perturbé d'entendre à travers la bouche du monstre Carol, James Gandolfini apostropher ses confrères sur le même ton que Tony vanne ses capos. L'aventure se vit à la lisière de deux mondes, le connu et l'inconnu se chevauchent, ne se départagent plus, et le film s'en nourrit à chaque instant : Max est tous les maximonstres à la fois surtout quand ils s'opposent entre eux, mais le monstre KW est aussi une projection de sa mère, etc. Les correspondances passent aussi bien par l'image, une bataille de boules de neige bien réelle devenant sur l'île une impressionnante et meurtrière bataille de boules de terre, que par la parole : de la famille de Max à l'enfant et de Max aux monstres, aux monstres entre eux et aux monstres à Max, la parole circule en bifurquant sans prévenir de la menace au réconfort, de l'humour au danger. Le monde, les émotions sont subis, questionnés et matière à création dans un même geste. De l'aventure, Max et les maximonstres ne dit rien que de simple, qu'elle est quête de soi.


Mais outre qu'il la concrétise en l'apprentissage artistique de Max, le film réussit ici encore deux tours de force. D'abord en ce que le langage pratiqué aussi bien par Max que les monstres est toujours celui de l'enfance, avec ses obscurités, sa candeur et son acuité particulières. Puis parce que cette conquête ne donne, sinon la création qui les unit, aucun vainqueur entre la pulsion et l'introspection, les cris de loups qui peuplent la bande-son et la belle musique originale guettent toujours. La tempête sous le crâne du héros s'apaise à la fin du film,  mais Jonze continue de faire entendre l'Animal dans plusieurs scènes magnifiques. Quand Max quitte l'île, les adieux se font en cris à la Lune, déchirants. Puis de retour sur la terre ferme, Max court vers sa maison et croise un chien derrière un portail, qui se met à aboyer ; l'enfant, joyeusement, aboie de plus belle.



Olivier Waqué

20 décembre 2009


merci à Audrey Waqué et Julie Brunet

MAX ET LES MAXIMONSTRES (Where the Wild Things Are) de Spike Jonze. Etats-Unis, 2009. Avec Max Records, Catherine Keener, Mark Ruffalo, et les voix de James Gandolfini, Lauren Ambrose, Forest Whitaker, Paul Dano. Durée : 1h41. Sortie le 16 décembre 2009

L’ÎLE ENFANTÉE
MAX ET LES MAXIMONSTRES de Spike Jonze
8.0