La présentation d’En ville fait naître l’espoir d’une possible convalescence de la Quinzaine des Réalisateurs à mi-parcours du festival. Jusqu’à présent, plusieurs films de la sélection se sont bornés à suivre à la lettre des scénarios centrés sur un protagoniste en crise existentielle (Eldfjall, Porfirio, Code Blue, Return, O Abismo Prateado, etc.). En ville est au contraire obsédé par la dualité. Photographe et cinéaste parisien, Jean (Stanislas Mehrar, très bien) se rend en repérage dans la région de Saint-Nazaire pour immortaliser les paysages industriels du littoral. Adolescente fâchée avec sa famille, Iris (Lola Creton) voudrait quitter sa ville natale pour la capitale et ses plaisirs estudiantins. Leur rencontre sur le bas-côté d’une route départementale va lier pour un instant l’artiste à son modèle. Le film est au croisement de deux trajectoires, comme la photographie naît de la rencontre entre le positif et le négatif. Son évanescence ne devrait pas se retourner en reproche ; elle est à bien des égards la condition de l’existence de la rencontre sur la pellicule.
En ville est un film scindé : deux personnages, deux villes, deux réalisateurs. Masculin et féminin. Antonioni et Eustache, cinéastes a priori inconciliables. Jean est laconique, ténébreux. Lorsque la jeune fille l’interroge sur son projet de film, celui-ci relate en quelques mots le scénario de L’Eclipse : un couple se sépare ; la femme rencontre un agent de change, tombe amoureuse ; un jour, les amants se donnent rendez-vous mais se ratent au lieu-dit. Les paysages industriels pourraient être ceux du Désert Rouge et l’appareil photo celui de Blow Up. Le cliché en gros plan d’Iris que Jean expose sur la façade d’un entrepôt à la fin du film n’est pas autre chose qu’un agrandissement. Iris, au contraire, appartient au monde de la parole et de la pensée. Les échanges avec son petit ami ou son soupirant affichent un goût certain pour la préciosité qui sauve le film du « péché d’antonionisme » condamné par Rossellini. L’intérêt d’En ville vient de ce décalage sur la réflexion, à la fois reflet d’une image et le mouvement de l’intellect.



