« J’ai toujours eu envie d’aller à l’Ouest. Un jour, peut-être... » soupire, prostré dans une tranchée creusée devant Monte Cassino, le capitaine William Walker. Pour son interprète Robert Mitchum, ce souhait s’est déjà réalisé. Parti de New-York en 1932 pour la terre promise hollywoodienne, le jeune homme, arrêté comme hobo par les autorités de l’État de Géorgie, a séjourné un temps dans un camp de travaux forcés, où de jeunes délinquants, enchaînés la nuit, travaillent le jour à l’assainissement d’un marécage, ce qui lui vaudra plus tard la réputation sulfureuse d’ « ancien forçat ». Finalement installé à Hollywood après plusieurs péripéties, sa carrière patine : il joue les seconds couteaux de « méchants » puis de « gentils » dans la série des westerns de série B retraçant les aventures du héros Hoppalong Cassidy ; fait quelques apparitions dans des films « A », comme The dancing masters (Les maîtres de Ballets) avec un tandem Laurel et Hardy déclinant, sans réussir à se faire repérer du grand public.
C’est à la suite d’une rencontre imprévue avec William « Wild Bill » Wellman – d’après la légende, le réalisateur ignorait même qu’il était acteur –, qu’il obtient le rôle du capitaine Walker dans The Story of G.I. Joe (Les forçats de la gloire, 1945), adaptation de deux livres du correspondant de guerre Ernie Pyle qui accompagna durant la Seconde Guerre Mondiale plusieurs unités d’infanterie américaine pour raconter leur vie quotidienne. Ce film extrait Mitchum de l’univers des séries B pour en faire une star montante ; c’est également pour son interprétation du capitaine Walker qu’il obtient la seule nomination aux Oscars de toute sa carrière (l’Oscar reviendra finalement à James Dunn). De manière significative, c’est un rôle d’homme las et épuisé qui marque, à 28 ans, le début de la notoriété de l’acteur.

Wellman est-il tombé peu à peu amoureux de Mitchum en cours de tournage, comme Godard d’Anna Karina lors de celui du Petit soldat ? Dans G.I. Joe, tourné à peu près dans l’ordre chronologique, le corps et surtout visage de l’acteur, que la caméra ne distinguait pas vraiment des autres, ne s’impose que progressivement dans le cadre.
La scène d’ouverture se déroule en Tunisie, lors du voyage des troupes américaines vers leurs premières batailles. Les soldats montés dans le camion y ont aussi embarqué leur mascotte : un petit chiot surnommé « The Arab ». Mais un officier les interpelle : c’est le lieutenant Walker qui leur demande de faire descendre le chien du camion. Passant de main en main, celui-ci arrive finalement dans celles du correspondant Ernie Pyle (Burgess Meredith) qui s’apprête à embarquer à son tour. Avec une rudesse un peu forcée, le capitaine lui ordonne de monter immédiatement, sans lui laisser le temps de déposer le chien à terre, revenant ainsi, sans perdre la face, sur sa décision d’abandonner celui-ci dans le désert.
De Mitchum on ne voit d’abord que la silhouette, dans deux plans où il avance vers le camion. Lorsqu’il ordonne de faire descendre le chien, une contre-plongée entre deux corps de G.I. déjà à bord nous montre pour la première fois son visage au second plan. Quand il s’approche de Pyle, qui vient de recevoir le chien, il entre dans le cadre à droite, puis contourne le correspondant, un peu devant lui, pour montrer au spectateur son admirable profil. Ce n’est qu’à la fin de la séquence que la caméra le cadre franchement de face ; assez près pour qu’on voit clairement son visage, et assez large pour souligner sa grande taille, qui contraste avec celle de Burgess Meredith.
L’enjeu de la scène repose principalement sur la décision de Walker, et sur son stratagème : un metteur en scène moins élégant aurait sûrement inséré un gros plan du lieutenant où le spectateur aurait clairement pu lire son revirement. Mais ici la caméra semble garder ses distances avec Mitchum, ne s’en approcher que prudemment, préférer présenter sa carrure plutôt que l’expression de ses pensées ou de ses sentiments.
À mesure que le film progresse, les plans sur l’acteur, assez réguliers, se rapprochent de temps à autre sans aller cependant jusqu’au gros plan. Mitchum lance des ordres, bavarde avec Pyle, se bat... Si son visage devient assez vite un repère amical, Walker, vite promu capitaine, reste relativement en retrait par rapport au groupe de ses subordonnés : ce n’est encore qu’un personnage parmi d’autres, et pas celui que Wellman donne l’impression de connaître le mieux. La distinction de grade recoupe en effet une distinction de jeu : tandis que la plupart des acteurs qui interprètent les soldats expriment leurs émotions sans beaucoup de nuances, Mitchum joue déjà de la force de l’underplaying cher à Luc Moullet. Le capitaine est une figure rassurante, mais pour une grande part impénétrable ; il n’exprime jamais ouvertement ses sentiments et rien dans la mise en scène ne nous les fait deviner. Cependant, on s’en doute, sous cet aspect bourru se cache un cœur d’or. C’est le cas de beaucoup de personnages incarnés par Mitchum (Crossfire, Blood on the moon, River of no return, Heaven knows Mr. Allison, Man with the gun, Home from the hill...), comme d’ailleurs de ceux incarnés par John Wayne : apparaissant d’abord comme d’affreux cyniques, ils se révèlent secrètement tendres et compatissants.

Ce n’est qu’au milieu du film que Wellman en offre la preuve éclatante. Le régiment s’est retranché devant Monte Cassino, où ils lancent des attaques régulières sans parvenir à emporter la colline. Le sergent Warwicki vient rendre compte à Walker des résultats de sa patrouille nocturne : ils n’ont pas réussi à identifier l’endroit d’où tirait l’artillerie allemande, trois soldats sont morts et un autre blessé. Tandis que Warwicki égrène d’une voix lasse ces informations, un contrechamp donne à voir pour la première fois, filmé de trois-quart et en gros plan, le visage de Mitchum. Il est mal rasé, a les cheveux en bataille, de grosses cernes sous les yeux, les joues et le front maculés de terre. La lumière qui vient de sa droite laisse la partie gauche de son visage dans l’ombre et souligne ses traits creusés, tout en laissant les yeux bien éclairés. Il regarde d’abord avec attention vers sa droite puis, lorsque Warwicki a fini son rapport, baisse les yeux en bas à gauche pour exprimer sa tristesse –technique que Mitchum reprendra dans la suite de sa carrière–, puis enfin sa tête, et invite, d’une voix très douce qu’on ne lui avait jamais entendue, le sergent à aller se restaurer. Wellman permet enfin à Mitchum les nuances de jeu propre au gros plan : la succession des regards (successivement droit, détourné, puis enfin dans le vague pour exprimer respectivement l’attention, la tristesse et la méditation), de légers mouvements de têtes, un soupir esquissé puis réprimé. C’est la première fois que le spectateur découvre que Walker éprouve lui aussi des sentiments.
La grande scène de Mitchum, celle qui a convaincu Wellman lors des essais et qui a fait de lui la « révélation » du film, intervient encore après. L’acteur y joue à la fois l’extrême fatigue et l’éthylisme avancé, deux genres dans lesquels il excellera par la suite. Le soir de Noël, Pyle vient rendre visite à Walker. Manifestement déjà ivre, celui-ci lui propose « a nightcap », un dernier verre, que le correspondant accepte volontiers. Les deux hommes se confient alors l’un à l’autre. Si, tout au long du film, Mitchum a l’air fatigué, ici c’est carrément l’épuisement mêlé à l’ivresse qui structure son jeu. Assis le corps penché en avant, la tête le plus souvent baissée, ou soutenue par une main, il semble économiser chacun de ses mouvements, sauf à empoigner la bouteille de Grappa pour y une boire une grande rasade. Ses yeux gonflés par la fatigue laissent à peine deviner ses paupières. Lorsqu’il parle, il garde le regard vers le bas ou le lève maladroitement vers Pyle, dont on imagine sans peine qu’il lui apparaît flou. Comme dans la scène décrite précédemment, la lumière laisse dans l’ombre la moitié gauche de son visage, soulignant ainsi la ligne droite du nez et la fossette au menton.
Walker lance à Pyle un énigmatique : « You’re not the only writer in this unit. I’ve been writing too. » La voix déformée par l’alcool, il égrène le nom des soldats morts : « Jones, Petterson, MacCarthy, Spidowsky, Smith. » Il lève alors la tête, saisit un crayon avec lequel il se met à jouer et, mimant celui qui cherche ses mots, déclame la lettre qu’il devra écrire à Mrs Smith pour lui apprendre la mort de son fils : « Dear Mrs, Smith, your son died bravely today on... ». Il s’interrompt brusquement et après une mimique sarcastique qui signifie clairement « bullshit », il reprend un ton sérieux et raconte son sentiment de culpabilité d’envoyer des « bleus » se faire tuer. Dans cette courte scène, Mitchum joue admirablement de ses sourcils (à dire vrai, son jeu de sourcil est presque cabotin), qu’il lève ou fronce brusquement, ouvrant ou fermant ainsi son visage pour accompagner ses répliques. Mais surtout il ne regarde pas, comme on pouvait s’y attendre, derrière la caméra mais tantôt vers le bas, tantôt la caméra elle-même. Cette double direction du regard a pour effet de reléguer le contexte du dialogue au second plan : Walker parle pour lui ou, mieux, pour le spectateur. Dans un film de 1945, cette scène dans une Amérique largement endeuillée a certainement dû être fortement ressentie par le public et contribuer à marquer le visage de Mitchum dans les mémoires. On croise encore bien entendu le capitaine Walker dans le reste du film, mais sans retrouver ce climax mitchumien de la scène d’ivresse et d’épuisement. Scène qui contient aussi le tandem de sentiments régulièrement associés à l’acteur lorsqu’il s’illustrera dans le film noir : la désillusion et le sentiment d’impuissance devant des forces qui le dépassent.
Les indices récoltés pour identifier l’animal-totem de Mitchum sont en tout cas bien maigres. L’impressionnant gonflement des yeux ferait pencher vers un lapin atteint de myxomatose – mais ce n’est peut-être pas la bonne direction. On peut noter une certaine raideur du corps, une prédilection à pencher la tête de côté lors des scènes importantes, mais aucun élément permettant un rapprochement décisif. Espérons que le prochain film sera plus généreux.




