Un scénario freudien et une lumière pleine d’ombres inquiétantes ont valu à Pursued (La vallée de la peur, Raoul Walsh, 1947) la réputation de « western psychanalytique » ou de « western noir ». Les obsessions liées à des traumatismes enfantins y cohabitent avec l’idée que tout ce qui arrive a déjà été écrit. « This is where it started and this is where it’s gonna end » énonce dans la scène d’ouverture Jeb Rand, le personnage interprété par Mitchum, à propos du ranch en ruines où, poussé par une force mystérieuse, il s’est réfugié pour échapper à ses poursuivants.
La mise en scène de Walsh s’intéresse autant à jouer avec l’effet de ruse du destin qu’à creuser, par tâtonnements successifs, la mémoire de son héros. Y demeure toujours une zone d’ombre, peu à peu éclaircie : une nuit peuplée de bruits inquiétants où, dans ce même ranch, alors que l’enfant reste terré dans le cellier, une femme étendue sur le plancher vient le chercher pour l’emmener au loin. Cette femme, Ma Callum, recueille le garçon et l’élève avec ses deux autres enfants, Adam, le futur rival, et Thor, la future amante.
Partant de l’image matricielle d’effrayants éperons dansants devant ses yeux, Jeb parvient finalement à reconstituer toute la scène, à identifier les personnages et leurs rôles - procédé repris par Leone dans Il était une fois en Amérique. Cette scène est d’autant plus importante pour lui qu’elle contient le mystère de sa malédiction.
Ce sera une marque de Mitchum pendant sa période de films noirs : comme dans un rêve, ou une hallucination, tout tourne autour du héros et conspire à sa perte, sans que lui-même n’ait réellement prise sur ce qui lui arrive. Pursued réunit ainsi deux intrigues, liées par le le mystère qui entoure l’arrivée de l’enfant chez Ma Callum. L’intrigue qui concerne directement Jeb Rand, la manière dont sa vie évolue, les dangers auxquels il doit faire face ; et celle de l’effort de reconstruction et d’interprétation de la scène à partir d’une seule image.
Comment nouer, dans le corps de l’interprète principal, ces deux intrigues ? En inscrivant dans son jeu l’expression d’un détachement hallucinatoire, d’une absence au monde. À Thor (Teresa Wright), venue le rejoindre dans le ruines du ranch, qui lui signale que l’homme menaçant qu’il a cru voir et entendre n’est que le fruit de son imagination, il répond : « Not imagining. Remembering. Putting together what happened or would I guess must have happened. Now it’s all coming back strong and clear. And there’s an answer in it. » Puisque pour Jeb, tout ce qui arrive est, d’une manière ou d’une autre, la conséquence de cette scène passée, c’est elle qu’il faut scruter avant tout.
À plusieurs reprises, tandis qu’il parle avec un autre personnage, Mitchum lève soudain la tête, fixe un point devant lui et tire le fil de ses souvenirs fragmentaires. Tout au long du film, surtout dans les scènes d’amour, le regard de l’acteur semble éteint. Débitant des répliques de cow-boy convivial ou d’amant passionné, il est en fait ailleurs.

La scène de The story of G.I. Joe qui a rendu Mitchum célèbre était précisément une scène de hantise. Les fantômes « Jones, Petterson, MacCarthy, Spidowsky, Smith. », victimes de l’absurdité de la guerre, revenaient hanter le lieutenant Walker et torturer sa conscience. Pursued renoue avec ce double motif d’un passé traumatisant, qui fait de Jeb Rand un homme poursuivi par ses souvenirs, et d’une impuissance à agir sur les évènements, mais sans la fatigue et les remords qui caractérisaient le personnage du sous-lieutenant. Ici, ce serait davantage, selon les mots de Martin Scorsese à propos du jeune Mitchum, « une espèce de résignation et de calme oriental » qu’on retrouve de manière emblématique dans Out of the past, et dans les autre films noirs de l’acteur.
Cette résignation ne se lit pas que sur son visage. Elle s’incarne aussi dans une certaine manière de se tenir, dans l’attente qu’une insulte plus grave que les autres ou que les coups pleuvent pour pouvoir répliquer.
On retrouve ainsi entre Mitchum et John Rodney (Adam Callum, le frère jaloux de Thor) la même opposition de jeu que celle qui structure plus tard le duo entre Mitchum et Robert Ryan, dans Crossfire (Edward Dmytryk, 1947) ou The Racket (John Cromwell, 1951). Le premier joue de sa droiture, de sa force d’inertie, et reste imperturbable tandis que l’autre alterne avancées sournoises et explosions de rage. C’est le même statisme que Mitchum oppose d’ailleurs au visage crispé et au corps fébrile de Theresa Wright, lors de cet autre combat que constitue leur tumultueuse relation amoureuse. À la fin du film, Jeb ne cherche même plus à rendre les coups, il offre son corps pourtant robuste aux poings de ses assaillants.

Visage absent et corps résigné : ainsi peut-on décrire le Mitchum filmé par Walsh. Quand l’acteur consent à exprimer activement une émotion, ce n’est pas lors des explosions mélodramatiques, mais paradoxalement pendant un moment de pause dans la conduite du récit. C’est la première fois que Mitchum interprète une chanson dans un film, ce qu’il fera ensuite à de nombreuses reprises.
La scène intervient juste après le retour triomphal de Jeb de la guerre contre le Mexique. Adam, jaloux, rumine son amertume au saloon où il est abordé par un mystérieux manchot qui le met en garde contre la violence selon lui atavique de Jeb. Les deux frères rentrent cependant ensemble au ranch familial où la famille réunie trinque au retour du héros. Ma Callum ouvre alors une boîte à musique et s’adressant à ses deux fils : « Remember boys ? The Londonderry air. Well you used to sing it. » Tandis que démarre l’hymne irlandais, Jeb fredonne puis chante les paroles de « My gentle Harp » :
« Once more I waken/The sweetness of thy slumbering strain/In tears our last farewell was taken/And now in tears we meet again. »
« A nouveau je réveille/La douceur de ton chant endormi/En pleurs nous nous étions dit adieu/ Et en pleurs nous nous retrouvons »).
Adam se joint alors au chant :
« Yet even then, while peace was singing,/Her halcyon song over land and sea,/Though joy and hope to others bringing,/She only brought new tears to thee. »
« Et même autrefois, lorsque la paix chantait,/ son chant d’halcyon sur terre et sur mer/ bien qu’aux autres il apportât la joie et l’espoir/ à toi elle n’apportait que des larmes »)
Pourquoi cette scène est-elle si émouvante ? Cela tient d’abord à sa place dans le déroulement du récit. Walsh a auparavant insisté régulièrement sur la rivalité entre les deux frères et l’on pressent déjà son issue tragique. La chanson, contrastant avec la mesquinerie querelleuse dont Adam a jusque là fait preuve, les réunit pour la dernière fois, et montre l’affection qu’ils ont malgré tout éprouvée l’un pour l’autre, ce qui rend encore plus cruel l’inévitable affrontement.
Les paroles font écho à une séparation et à des retrouvailles également douloureuses. Walsh a volontairement omis la première strophe qui désignait explicitement la harpe comme interlocuteur du poète, ce qui permet de voir dans ce chant la déclaration mutuelle entre Jeb et Adam d’un amour impossible, et le regret qu’ils soient voués à s’affronter pour leur malheur commun.
Certes, Mitchum marque sa décontraction par une multitude de petits signes : il regarde vers le plafond comme pour se souvenir des paroles ou se concentrer sur la modulation de sa voix, et accompagne le chant de petits mouvements de tête amicaux vers Adam. Sa chanson est l’inverse du repli méditatif. Cependant, sa force d’évocation n’en est pas diminuée mais renforcée, car le jeu de Mitchum fait ressortir la situation même : celle d’un jeune homme qui chante modestement pour sa famille, attentif aux nuances du chant qui portent une émotion musicalement calculée. C’est ce Mitchum, performer d’un sentiment mélancolique, qui révèle sans doute une part de la fascination éprouvée pour l’acteur : son détachement sert de catalyseur et toutes les autres forces d’émotion qui agissent au sein du film viennent naturellement s’y déposer.




