L’inquiétude est le thème d’une série dont Philippe Grandrieux, régulièrement présent au FID, montrait cette année le premier volet intitulé White Epilepsy (Compétition internationale). Il consiste en une courte série de très longs plans au ralenti de corps nus et émaciés de danseurs, d’abord seuls puis en couple. S’ils ont été filmés en forêt, celle-ci n’apparaît pas mais s’entend comme ambiance, ou matrice d’une angoisse. Le film manifeste une terrifiante efficacité rappelant par exemple cette séquence de Kaïro (Kiyoshi Kurosawa, 2001) où un fantôme féminin s’avance, dans une forme de danse mêlée de chutes ratrappées in extremis, vers un vivant qui se jette derrière son siège, représentation parfaite du sentiment espéré. Ce n’est pas celui que veut susciter White Epilepsy : rien de véritablement effrayant dans ces dos livides engagés dans des mouvements bestiaux, mais quelque chose qui saisit, tient en respect, paralyse. Il y a le type de figures que le film propose, proche des travaux de Cranach, Bacon ou, pour prendre un exemple récent, d’Antoine d’Agata, où le sentiment naît de l’informe et y retourne infiniment. Il y a surtout le choix d’un format d’image vertical, axé sur la hauteur des corps presque filmés en pied qui enfonce le spectateur dans son siège et le condamne à lever les yeux : une stratégie plastique du sublime exerçant son autorité implacable.
Au beau milieu du film, l’image blanche d’un visage surexposé à la bouche maculée de sang vous arrête ; elle cristallise soudainement la peur, mais n’est pas sans faire rire. Ce rire n’est pas étranger au projet du film et au respect qu’il inspire, comme toute l’Œuvre de Grandrieux. Il y a là un seuil, un choix qui ne date pas d’hier. On ne plonge pas dans cette obscurité sans péril ; on peut choisir de préférer la connaissance patiente du solaire à l’expérience brutale d’une lumière qu’une trop longue fréquentation de l’obscurité a rendue irréelle. L’inquiétude n’est pas incompatible avec l’élucidation si les esprits qui la reconnaissent ne s’enferment pas dans une citadelle. Il n’y a en vérité aucun mot que l’on puisse opposer à White Epilepsy, car c’est le fruit d’un travail si intensément engagé dans une recherche plastique qu’elle y trouve une discipline et un milieu suffisants. Mais voyez à titre de comparaison ce qu’a fait, également en compétition internationale, Tsaï Ming-liang avec No Form, première pièce d’une série de marches urbaines ultra lentes dont la seconde, Walker, avait fait parler Cannes : la stupeur provoquée par l’apparition d’un moine (Lee Kang-sheng) en robe rouge, à qui le cinéaste taiwanais a demandé de parcourir quelques mètres en pleine rue le plus lentement possible, s’y conjugue avec l’existence d’une communauté qui, si elle n’y jette souvent qu’un regard furtif, attestent que l’inquiétude profite toujours d’une inscription dans un espace commun.

Revoyez Jerry Lewis, dont passait au FID, dans une sélection commémorant les cinquante ans de la Viennale par son directeur Hans Hurch, The Ladies Man (1961). C’est le comique particulièrement malaisant d’un esprit soucieux de se projeter dans le monde avant d’avoir su comment négocier avec ses peurs archaïques. Celui d’un enfant qui aurait été enfanté à vingt ans et qui, en quelques scènes ramassées au début du film, connaît l’excitation d’un diplôme obtenu, la peine foudroyante d’une tromperie amoureuse, la moite consolation maternelle et le départ dans un monde surpeuplé par les objets de son angoisse : une pension de jeunes filles. La gêne est un mot faible pour qualifier l’effet de cette succession hallucinante où le personnage oscille entre l’élégance juvénile et le mauvais goût infantile, où la timidité peut à chaque instant basculer dans la grossièreté, où l’understatement communique en permanence avec l’hyper-expressivité. Il ne s’agit jamais d’apprécier la qualité de telle ou telle blague, mais de s’étonner en permanence du cerveau qui les génèrent. Par exemple celle où Herbert H. Heebert (Lewis) accueille l’homme mûr, irritable et probablement mafieux, qui vient dans la pension chercher sa petite amie. S’étant assis sur son chapeau, HHH tente de lui redonner forme pour le replacer sur sa tête, et s’y reprend des dizaines de fois pour des résultats diversement ridicules. Or, le mafieux ne peut plus laisser exploser sa colère pour reprendre une autorité. Le malaxage du chapeau sur sa tête et le ridicule narcissique des figures produites lui font une gueule, pour parler comme Gombrowicz. Condamné au rang d’objet, spectateur du dessin informe que prend son visage, il voit peu à peu s’évanouir toute possibilité d’action, toute énergie ; il doit battre en retraite l’air penaud et reconnaître la victoire de l’inquiet.